—Ah! l'aimable ministre, et pas méchant... Un excellent garçon, tout au contraire, se dit madame de Camon, et de tous le seul qui veuille être mon ami... Si je disais oui, vous me croiriez jalouse.
—De qui? d'Olga? Oh! pouvez-vous supposer? Jamais!... Et comme cela, votre porte est toujours close le soir à neuf heures? Est-ce un vœu, ou est-ce le mari qui l'ordonne?
—Ni l'un ni l'autre, mon cher ministre; vous me trouverez quand vous voudrez, à cette heure-là, en compagnie d'un livre et du mal du pays.
—Il faudra vous guérir alors de l'un et de l'autre; vous n'imaginez pas, chère madame, quel homme de ressource je suis. Je bats les cartes, je dis la bonne aventure, je fais de la magie blanche, j'excelle aux ombres chinoises, et je suis incomparable pour représenter la vieille Teufelsbruck perdant au whist; si, avec un pareil répertoire, je ne vous déride pas, je renonce à porter jamais un chapeau à claque: par exemple, je ne danse pas comme M. de Camon! L'autre dimanche, chez Droutzky, il a fait vis-à-vis à l'Olga de mon cœur avec une verve qui a fait monter madame Santa-Pierra sur une chaise, afin de le mieux admirer. Il y a longtemps que la légation de France ne nous avait offert un entrain pareil; vous savez qu'après le cotillon chez Droutzky, on ira au bal du théâtre; toutes ces dames en sont... On ne vous l'a pas dit?... Ne le regrettez pas: ils seront tous bêtes; l'intrigue, soit dit entre nous, est le plus sot des plaisirs; mais madame Michaïloff a la fureur du masque, et, tous les ans, elle se fait un cas de conscience d'entraîner quelques collègues. On prend d'habitude les plus vieilles, cela prête à l'équipée un vernis de convenance qui y manquerait sans cela; vous vous ferez raconter par Camon ce qu'on aura dit, la couleur du masque de madame de Santa-Pierra qui compte mettre une perruque blonde pour déguiser sa voix, et surtout les bons mots d'Olga Michaïloff, qui, entre nous soit dit, n'a peur d'aucun.
III
Madame de Camon interrogea son mari sur les plaisirs qu'on se promettait pour le mardi gras. Il fut muet comme le Destin. Elle parla des bals masqués du théâtre; il en fit un tableau sinistre. On pourrait y aller dans une loge?... insinua-t-elle. Il s'empressa de répondre qu'elle mourrait d'ennui... Mais elle en était fort curieuse, et avec une de ces dames?... M. de Camon ne voulut rien comprendre, et madame Michaïloff et celles qui lui avaient confié leur secret auraient été contentes de lui.
Ce soir-là même, Glouskine profita de la permission qui lui avait été accordée; il fut réservé, aimable, sut s'en aller sur le coup de onze heures...
Décidément, les soirées où il lui tenait compagnie étaient pour madame de Camon un véritable délassement; il l'amusait sans lui demander autre chose que de l'écouter. Elle le dit à son mari, qui avait pour Glouskine et ses prétentions un dédain dont il ne faisait pas secret, le considérant au plus comme une pièce rare, comme un fossile bien conservé, mais se moquant de ses mots, de ses calembours et de ses airs vainqueurs.
—Si ce vieux diplomate a le don de te plaire, j'en suis charmé; cela prouve que tu t'amuses à bon marché. Seulement, permets-moi de réserver mon enthousiasme.