—Non, car je suis trop sûr de toi.
—En effet, tu l'es extraordinairement.
M. de Camon était de si bonne foi que le ton aigre-doux de sa femme ne lui fit pas perdre une bouchée; c'était l'homme le plus parfaitement heureux, jouissant de tout son cœur de son bonheur conjugal et n'ayant cependant perdu le goût pour aucun autre; il dînerait avec sa jolie et chère petite femme, la conduirait au théâtre, et la laissant en bonne compagnie, l'esprit tranquille sur son compte, irait s'amuser chez Droutzky et oublier qu'il était chargé de chaînes.
La pauvre madame de Camon s'était lancée désespérément dans son équipée; Glouskine venait la voir deux ou trois fois le jour au sujet du domino qu'il lui faisait préparer.
Le dîner du mardi gras fut pour elle une douloureuse épreuve: la peur, la jalousie, une sorte de désir de connaître le péril, tout cela bouillonnait dans son cœur; dix fois elle eut envie de raconter tous ses projets à son mari, de lui dire combien il la faisait souffrir, de faire appel à son ancien amour; mais la figure d'Olga Michaïloff surgissait soudain, et les bonnes, les consolantes paroles de Glouskine... sur l'amitié duquel elle pouvait, elle devait compter... Cependant se hasarder seule, la nuit, chez lui, dans sa voiture... ah! le cœur lui battait bien fort. Elle eut quasi envie de se découvrir une migraine terrible, puis elle railla sa propre faiblesse.
—«J'irai, je veux l'y voir, c'est mon droit enfin.» Ils se quittèrent au théâtre; comme il la menait à sa loge, elle lui dit indifféremment:—C'est ce soir, n'est-ce pas, que vous cotillonnez chez Droutzky?
—Il paraît que oui; aussi je rentrerai tard probablement.
—Alors, bonsoir.
—Bonsoir. Madame Van Beck vous reconduit?
—Oui, c'est convenu, amusez-vous.