De Bove et Droutzky furent d'avis que la physionomie de Tenheiffen était, de ce jour-là, totalement changée, et, en bonne charité, ils allèrent faire une tournée chez les collègues, les faisant enrager par le récit de la beauté, des charmes, des toilettes de Vera. Toutes les légations allèrent chez elle en masse dès le soir; la porte était ouverte, le samovar brûlant, et le ministre faisait son whist avec ses deux collègues habituels; il n'y avait de changé que la présence de Vera, et ce changement était considérable. Du reste, tous deux l'air rassis de vieux époux, avec une nuance imperceptible de coquetterie d'un côté, de galanterie de l'autre; tous les hommes furent d'accord, la mise en scène était parfaite. A onze heures passées, Vera au milieu de sa cour, Glouskine à son troisième rubber, madame Olga Michaïloff tomba comme un aérolithe.
—Chère, tu aurais pu me faire dire que tu recevais. C'est en revenant du Thalia que j'ai vu des lumières chez toi. Je meurs de t'embrasser. Bonsoir, Excellence. Plus charmant que jamais. Vous voyez que je viens rendre mes devoirs à ma cheffesse.
—Chère madame Michaïloff, je ne doutais pas de votre bon esprit.
La pauvre madame Michaïloff n'eut pas le bon esprit d'accepter paisiblement un si brusque tour dans la roue de la fortune. Voir Vera dame et maîtresse chez Glouskine, régner de plein droit là où elle avait été charmée de régner par intérim, c'était trop pour elle, et, après quelques banalités, elle fut assez sotte pour se laisser aller à dire:
—Vera chérie, tu dois croire rêver!
—Mais non, ma chère, c'est toi qui es mal éveillée.
Glouskine, qui avait entendu, acheva la confusion de madame Michaïloff:
—Chère Olga, il faut venir souvent chez nous le soir; ma femme y sera tous les jours à ces heures-ci, et dites donc à Michaïloff qu'il vienne faire mon whist.