— Mme de Mottelon doit être désolée.
— Oui, car il part généralement pour deux ou trois ans ; on a le temps de le pleurer ou de l'oublier ; je ne lui ai pas caché que j'allais m'arrêter à ce dernier parti.
— C'est le meilleur, en effet.
Et Mme d'Épone sourit, à la stupéfaction de Raymond, qui, saisi d'une telle force de dissimulation, n'avait pas le temps de regarder le visage de sa femme.
Qu'il était triste, ce jeune visage! Elle avait cru souhaiter de ne plus le revoir, et, maintenant qu'on lui disait qu'il partait, elle éprouvait un déchirement affreux. Elle avait une peine terrible à retenir les grosses larmes qui voulaient couler ; sa mère se pencha vers elle, la couvrant presque de son corps, sous prétexte d'arranger ses oreillers, puis, se baissant, lui effleura le front d'un baiser, comme pour lui dire : « Je suis là », et souriant avec une compassion divine.
La marquise avait déjà entamé d'autres sujets avec Rollo, dont l'embarras était visible ; seulement, elle comprenait de moins en moins ; mais, comme elle était bonne et les aimait tous, elle gardait sa curiosité pour elle, et pour son cher et tendre.
CHAPITRE XXV
Dix jours plus tard, Berthe était convalescente, et Mme d'Épone parlait de retourner à Paris. Quoiqu'elle fût absorbée en elle-même, suffoquée de ce départ de Vincent, sans un mot, sans un adieu, humiliée dans le plus profond de son être, Berthe avait remarqué le visage plus pâle de sa mère, et, lorsque celle-ci annonça des affaires importantes qui l'appelaient à Paris, elle s'imagina que quelque nouveau chagrin, causé sans doute par son père, avait atteint le cœur déjà si cruellement blessé de Mme d'Épone. Aussi elle s'était tue, n'avait pas demandé d'explication, se blottissant seulement comme une enfant l'aurait pu faire dans les bras maternels, voulant faire sentir à sa mère, par ces muettes caresses, combien passionnément elle l'aimait.
L'une et l'autre soulageaient leur cœur dans ces silencieuses étreintes, restant ainsi de longs moments, joue contre joue, toutes deux dévorant des larmes qui voulaient couler. Le départ avait été affreux pour Mme d'Épone ; heureusement que sa fille était encore trop souffrante pour l'accompagner, et Raymond la conduisit seul à Bretoncelles. Tout le trajet, ils n'échangèrent pas une parole ; lui, était profondément remué, malheureux jusqu'aux entrailles de ne pouvoir plus estimer cette femme à qui, avec une tendresse filiale et fière, il donnait le nom de mère, et il se mêlait à ce déchirement une sorte de colère, de ce qu'ainsi, par sa faute, elle eût dérangé le tranquille bonheur de leurs existences et jeté sur l'avenir une ombre que rien n'effacerait. Il avait eu la cruauté, presque à l'instant du départ, de lui rendre la petite fourche d'écaille, pour voir, pour se convaincre encore de cette impossible réalité ; elle n'avait pas bronché, et, avec un merci presque indifférent, l'avait acceptée. Cependant, un peu avant d'arriver à la gare, elle trouva le courage de lui recommander encore sa fille :
— Soignez-la bien ; elle est digne de toute votre tendresse.