— Je serai charmé, Monsieur, je serai ravi, Mme de Rollo aussi sera enchantée, si vous voulez bien venir nous voir quelquefois. J'ai eu l'honneur de me présenter chez Madame votre mère il y a peu de jours. Cet excellent Comballaz était ici hier dans mon billard ; nous sommes toujours trop heureux de voir nos voisins, et, puisque vous voilà devenu notre voisin…
Et, tout en débitant cela avec une sincérité évidente, Rollo, de ses yeux clairs d'enfant, regardait Vincent de Mottelon bien en face, et, avec la perspicacité qui lui était naturelle, il le jugea pas très fort. Pour lui, un homme d'esprit était un homme parleur, et les manières aisées mais si tranquilles de Vincent ne lui produisaient aucune impression ; il eut le sentiment intime et agréable de sa supériorité, et, cela le mettant doublement à l'aise, il fut au bout d'un quart d'heure sur le pied d'une camaraderie très familière. Il interrogeait le jeune homme sur les questions militaires en Russie, car, ayant échoué deux fois aux examens de Saint-Cyr, Rollo avait gardé la conviction que l'armée était sa spécialité, et il portait les cheveux coupés à l'officier, ce qu'il regardait comme son droit.
L'impression produite par Berthe de Rollo sur Vincent ne fut pas foudroyante : il la trouva agréable, rien de plus ; mais très suffisamment agréable pour lui donner le prétexte à un léger intérêt de cœur ; il fut donc courtois, aimable et de bonne compagnie, ce qui lui était facile, et, à mieux regarder la jeune comtesse, il s'aperçut qu'elle avait de bien beaux yeux ; des yeux bruns extrêmement vifs et languissants à la fois ; des yeux qui étaient le charme singulier de sa physionomie de blonde.
La visite ne fut ni longue ni courte ; on se promit de se revoir promptement, et une invitation générale arriva dès le lendemain à Lamarie.
Une fois commencée, l'intimité progressa rapidement ; Raymond de Rollo avait ce genre d'amour-propre qui lui rendait particulièrement agréable d'être l'initiateur et l'organisateur de tous les plaisirs ; dès qu'on parla d'établir un tennis, il déclara qu'il en faisait son affaire, et, pendant quelques jours, il s'occupa bruyamment à donner des ordres à ses jardiniers afin de faire préparer l'emplacement ; il eut un plaisir d'enfant à se commander un costume, à faire venir des raquettes, à prendre avec Mme Le Barrage ses premières leçons ; car Raymond n'était pas insensible aux charmes artificiels de la séduisante baronne ; elle le traitait tacitement de viveur et de séducteur, et cette flatterie lui était irrésistible. De bonne foi, l'excellent garçon se croyait un don Juan manqué, et, entre hommes, il racontait volontiers ses bonnes fortunes passées, qu'on aurait pu croire plus nombreuses que les étoiles. Il croyait avoir traversé tous les orages de la passion pour avoir aimé une ou deux actrices de passage et plusieurs petites modistes, et il parlait de sa jeunesse de garçon comme d'un temps de dissipation effrénée, jamais, naturellement, devant sa femme ; aussi il aimait assez les allusions taquines de Mme Le Barrage, qui le trouvait médiocrement amusant, mais assez beau garçon pour prendre plaisir à allumer dans ses yeux bleus une flamme qu'on y faisait briller facilement.
Vincent de Mottelon s'avoua au bout de peu de jours qu'il y aurait moyen de passer un été à Lamarie sans trop d'ennui. Naturellement, l'effort lui était désagréable, et, en théorie, il avait horreur des voisins de campagne ; mais après avoir revu Mme de Rollo cinq ou six fois, il lui découvrit toutes sortes d'agréments qui lui avaient échappé à première vue, et surtout une simplicité et une innocence d'âme dont il n'avait pas la moindre idée ; jamais il ne parlait à une jeune fille qu'obligé et contraint, et alors sa conversation se bornait aux banalités superficielles. En fait de femmes, il ne connaissait que les perverses par métier et celles qui ont vécu et qui étaient aussi rouées que lui ; son goût de dilettante l'avait toujours éloigné des femmes trop jeunes et dont il aurait pu craindre les exagérations. Le fait d'un long séjour à l'étranger l'avait privé des centres d'intimité de famille ; il fréquentait peu ses collègues mariés, ayant toujours quelque amie ou quelque cheffesse rompue au monde chez qui il passait ses heures de loisir.
Une femme comme Berthe de Rollo était une nouveauté pour lui, et elle se laissa observer dans la simplicité du plus charmant naturel, car d'abord elle le remarqua à peine. Ce qui l'amusait, ce qui l'entraînait, c'était d'avoir du monde autour d'elle, de bavarder avec Mme Le Barrage, qui était si drôle, si vive ; de penser aller à Lamarie, de les voir tous venir au Grez. Ce mouvement, qui lui avait toujours été inconnu, la grisait ; elle mit à apprendre le tennis la même passion que son mari y apportait ; elle demanda des conseils à Mme Le Barrage et trouva chez son mari la plus extrême bonne volonté. Il fit venir de Paris tout ce qu'on suggéra et se sentit flatté à la pensée que le Grez serait la maison la mieux montée du pays : leurs journées, qui autrefois étaient longues, devinrent très courtes ; on présenta à M. et Mme de Rollo quelques-uns des officiers de chasseurs qui venaient à Lamarie. Ils furent invités au Grez. Enfin, le premier résultat de l'influence d'un état de chose aussi nouveau fut une sorte de renouvellement d'affection conjugale entre Raymond et sa femme : ils étaient plus contents, plus disposés à voir tout sous le meilleur jour. Raymond constatait avec orgueil la beauté, la grâce naturelle de Berthe ; elle lui savait gré de ce qu'il faisait pour lui rendre la vie plus gaie, car il l'assurait que c'était là son seul motif, et elle avait l'habitude de le croire sur parole.
Sabine avait aussi sa part ; on la montrait, on l'entendait louer, admirer, et la petite futée écoutait, les yeux baissés, les compliments sur son minois, sur sa touffe de boucles ; elle donnait gravement son joli coude à baiser à Mme Le Barrage, et manifestait uniquement sa conscience de ce qu'on disait en recommandant à sa bonne allemande de ne pas écraser sa touffe.
Raymond de Rollo se trouvait l'homme le plus heureux du monde, et, dans le tête-à-tête, se plaisait à le répéter à sa jolie femme.