— Est-ce que vous ne demanderez pas une médaille de sauvetage? disait Mme de Canillac entre haut et bas à Vincent.

— Pas cette fois, j'attends une autre occasion ; voulez-vous me la procurer?

— Non, car tous les avantages me paraissent pour vous : le rôle de Mme de Rollo n'est pas brillant, malgré tout.

— Et voyez comme je suis modeste!

— Je ne vous crois pas modeste le moins du monde.

Vincent trouva qu'il convenait d'enlever l'air de mystère à leur entretien, et, élevant un peu la voix, il s'adressa à Mlle Céleste, qui, correctement sanglée dans un costume de foulard bleu, le visage couvert de poudre de riz, l'air naïf et interrogateur, regardait dans le vide avec une petite mine surprise qui représentait l'innocence :

— Est-ce que vous me croyez modeste, Mademoiselle?

Incertaine de ce qu'il fallait dire, la jeune fille éclata d'un rire forcé, qui ne signifiait rien et servait à tout, car on pouvait l'interpréter comme on voulait, elle le termina par un « Monsieur » qui semblait supplier qu'on la ménageât ; en même temps ses petits yeux éveillés semblaient solliciter qu'on l'interrogeât.

Vincent pensait qu'il s'était lancé là dans un bien sot badinage, et ce fut avec un vrai soulagement qu'il vit paraître les nouveaux visiteurs que le bruit de l'événement faisait accourir au Grez.

Les premières personnes furent les demoiselles de La Vergne qui avaient fait le mariage Canillac ; elles se croyaient invariablement tenues de regarder Vincent avec extase, parce qu'elles l'avaient connu lorsqu'il portait des jupes ; on aurait pu croire, à leur étonnement et à leur jubilation, qu'il était le premier qui eût accompli le prodige de passer de l'enfance à l'âge d'homme, et elles avaient pour Raymond des sentiments identiques d'admiration attendrie, ayant été témoins pour lui du même phénomène ; aussi elles se trouvaient le droit d'entourer avec effusion Berthe de leurs bras, et, de fait, se réjouissaient du fond de leur bon vieux cœur. Elles furent bientôt suivies du curé et de plusieurs autres voisins de moyenne importance, et, enfin, apparut M. de Fontanieu, venant au nom de sa femme prendre des nouvelles. Raymond, sans avoir la plus lointaine idée de l'énervement qu'il causait à sa femme, accueillait tout le monde et chacun, avec une reconnaissance joyeuse et bruyante. Mottelon avait fini par sortir dans le parc pour se dérober aux ovations qu'on lui prodiguait ; il se contenta de rentrer pour avertir sa sœur que leur voiture était prête, et, dans le remue-ménage que provoqua ce premier départ, qui devint le signal général de la dispersion, il s'approcha de Berthe, et, leurs mains se rencontrant dans le mouvement simultané d'éloigner une chaise, la jeune femme sentit un billet glisser dans la sienne qui se referma lentement ; personne ne le regardait : Mme Legay était en train de réitérer pompeusement et personnellement ses invitations à chacun. Mme de Canillac avait accaparé Rollo pour échanger au moins quelques mots d'affectueux badinage, les deux demoiselles de La Vergne prenaient congé de Mme d'Épone. Berthe, à son tour, s'avança pour recevoir les adieux. Vincent pressait sa sœur, on se saluait, on se promettait de se revoir et quand, la dernière personne partie, Raymond rentra au salon en se frottant les mains de l'air d'un homme parfaitement heureux, il fut surpris de ne pas retrouver sa femme. Heureusement qu'au même instant la petite tête de Sabine apparaissait à une des portes-fenêtres ; elle courut à lui, et aussitôt juchée sur son épaule, le bruit des rires éclatants de l'enfant et le pas lourd du père qui galopait retentit dans la maison devenue tranquille.