[XII]

«POLICE COURTS»

Dans un autre ordre d'idées rien à Londres de plus caractéristique que les Police Courts, aucun endroit où éclatent plus franchement les traits particuliers à la race, où se montrent mieux à découvert les vertus et les vices. Chose singulière: c'est là aussi que semble s'être réfugiée la gaîté naturelle à une nation forte et saine, et qu'entre graves magistrats et solicitors rusés s'échangent les seules plaisanteries salées qui se produisent ingénument au grand jour. Je ne connais pour ma part aucun document plus suggestif que quelques-uns de ces dialogues menés parfois avec un entrain endiablé.

Prenons une des Police Courts les plus connues, celle de Bow street, voisine du marché de Convent Garden. Le décor est, comme partout maintenant à Londres, d'une clarté et d'une netteté extrême. Une grande pièce carrée, recevant le jour par le haut, des murs de céramique vert pâle, des lambris polis et brillants; dans le fond, sur un siège bas, le juge, dont la figure impassible à barbe poivre et sel se détache nettement sur le décor clair; à sa gauche, le banc des avocats; à sa droite, une sorte de petite guérite couverte, pour les témoins; sur le parquet de la cour, les greffiers; puis un banc en face du juge, et derrière ce banc une espèce de cage, comme un balcon double légèrement surélevé; là, sont les accusés, gardés par un policeman; en arrière, les témoins et, séparé par une galerie de bois, le public.

Le jour où j'ai pénétré dans ce Police Court, on jugeait précisément un french case (cas français), ce dont mon introducteur, un gigantesque policeman, semblait sympathiquement charmé pour moi. Il s'agissait de deux escrocs, dont les malices cousues de fil blanc avaient réussi à un point qui donne une belle idée du nombre d'âmes, simples et avides disséminées encore parmi les êtres civilisés. Comme types physiques, on ne pouvait rien voir de plus en harmonie de leur être moral que ces deux compagnons; avec leurs crânes révélateurs, leurs oreilles écartées et leur dos de canailles, ils faisaient admirablement ressortir le policeman qui, appuyé à la grille du Dock, les surveillait d'un œil indulgent.

C'est parmi la police anglaise que j'ai rencontré souvent les types d'hommes les plus beaux, les meilleurs, avec un air de force patiente qui repose; ceux réunis ce matin-là à Bow street ne faisaient pas exception, et tous gagnaient à être vus nu-tête: celui qui se tient près des prisonniers, est brun, avec des cheveux courts et soyeux, un front très blanc et un air de netteté morale extraordinaire. Si les physionomies signifient quelque chose, ces policemen sont vraiment des êtres de choix, ils n'ont rien de la veulerie de nos gardiens de la paix à qui il manque ce je ne sais quoi que donne la conscience d'être sûr de son autorité; les policemen en ont la pleine certitude, et aussi, il faut les voir aux carrefours des rues, se tenant comme des colonnes.

Dans les Police Courts ils se montrent généralement doux aux misérables qui viennent là en consultation, car c'est le côté vraiment touchant et profondément humain de ces Police Courts; les magistrats y sont de vrais confesseurs laïques, auxquels les pauvres femmes trop maltraitées, les hommes aux abois viennent demander un bon avis; cet avis est toujours donné avec une courtoisie parfaite et souvent accompagné d'un secours matériel, car il y a là une caisse dont le magistrat a la disposition. Des centaines d'êtres en détresse ont trouvé dans les Police Courts l'aumône opportune qui a empêché leur perdition totale; les œuvres de miséricorde y sont représentées, et la fille séduite et l'enfant abandonné y rencontrent presque toujours un appui. Ces magistrats des Police Courts, qui connaissent, plus que qui que ce soit, le fonds et le tréfonds des misères d'une grande ville, demeurent profondément humains; aucune sensiblerie, ils plaisantent continuellement, au contraire, mais une pitié intelligente, traduite en mots brefs et en conseils précis.

C'est inimaginable ce qu'on leur soumet, et les épreuves auxquelles leur patience est mise. Voici quelques échantillons des dialogues: