En revanche, ils s’entendirent avec les Turcs, ennemis comme eux des infidèles, et acceptèrent d’eux, vers 1908, un kaïmakan, ou gouverneur, à Koufra. Lors de la guerre italo-turque, ils se déclarèrent contre les Italiens, mais après la conclusion du traité qui attribuait la Libye à ceux-ci, ils se résignèrent à un accord qui semblait satisfaisant pour les deux parties. Cet accord fut rompu violemment un peu plus tard ; on sait avec quelle énergie les populations de Cyrénaïque, pour ne parler que de la région correspondant à mon itinéraire, ont alors repris les armes pour assurer leur indépendance.

Les Senoussia devaient également se heurter à nos troupes. Leur plan d’extension vers le sud et leur animosité à notre égard les amenèrent à des actes que le drapeau français ne pouvait accepter, et à la suite desquels le colonel Largeau les chassa, en 1913, du Borkou, de l’Ennedi et du Tibesti.

Un échange de lettres suivit en vue d’un accommodement. Mais ils rompirent brusquement, non sans arrogance, les pourparlers qu’ils avaient eux-mêmes entamés, et annoncèrent qu’ils n’entendaient traiter qu’avec Paris, où ils allaient envoyer deux délégués. La guerre de 1914 survint, et ceux-ci n’arrivèrent jamais.

L’hostilité des Khouans reprit de plus belle. Nous étions heureusement libres d’agir au Tibesti ; le commandant Tilho — aujourd’hui colonel — y procéda à la belle expédition militaire et scientifique que l’on sait, et nous continuâmes à lutter victorieusement contre eux.

Enfin, toujours pendant la guerre, les Senoussia s’attaquèrent aux Anglais, au nord-ouest de l’Égypte. Ils se virent d’ailleurs infliger une défaite complète, dont l’un des épisodes se place à Girba, près de Sioua ; leur chef d’alors, Ahmed Cherif, se réfugia en Tripolitaine, d’où il s’embarqua pour la Turquie. Il y réside actuellement.

Le fondateur de l’ordre fut Si Mohammed ben Ali es Senoussi el Khettabi el Hassani el Idrissi ; il eut deux fils. L’aîné, Mohammed el Mahdi, particulièrement vénéré, lui succéda ; à sa mort, en 1859, le pouvoir échut à son neveu Ahmed Cherif, ses propres enfants étant trop jeunes encore ; puis, ce dernier s’étant réfugié en Turquie, ainsi que je l’ai dit, Sidi Idriss, fils aîné de Mohammed el Mahdi, qui avait grandi en âge, prit le titre de chef de la secte[18]. Mais Ahmed Cherif a conservé, de l’investiture religieuse qu’il avait reçue avant lui, un prestige particulier et une influence, semble-t-il, prépondérante.

A côté de lui, son frère cadet, Sidi Rida, exerce l’autorité dans la région qui s’étend autour de Djalo, et son cousin, frère d’Ahmed Cherif, Sidi Mohammed el Abid, personnalité dont l’importance doit être soulignée, est le chef de Koufra.

Les membres de la famille Senoussi possèdent une situation religieuse dont le prestige s’étend au loin, et portent tous le titre de Cherif.

Je m’étais déjà documenté de mon mieux sur la contrée où devait me conduire ma tentative, à l’aide de textes émanant de quelques Européens qui, par le nord, avaient atteint Koufra. J’avais consulté, notamment, les ouvrages de Rohlfs, la relation du maréchal des logis Laurent Lapierre, enlevé par surprise durant la guerre, qui y subit courageusement, peu après le soldat Stefano Mascio, une longue et dure captivité ; la très intéressante monographie de M. Ettore Ceriani. Une intrépide Anglaise, Mrs Rosita Forbes, avait pu, durant l’accalmie qui suivit immédiatement l’accord italo-senoussi, obtenir un sauf-conduit du grand-maître de l’ordre, Sidi Idriss, et, en compagnie d’un musulman cultivé, Ahmed Hassanein bey, visiter, en partant du Nord, elle aussi, la mystérieuse oasis, d’où elle avait regagné la côte méditerranéenne. Elle avait publié à cette occasion un livre remarqué. Mais sur la partie sud de la route, il n’existait, au delà du puits de Sarra, atteint en 1914 par le lieutenant français Fouché, venant d’Ounyanga, que des indications d’indigènes.

Comme cartes, je possédais, pour le Borkou, l’Ennedi et le Tibesti, celle du lieutenant-colonel Tilho, dont la valeur est indiscutablement établie. Pour la Libye proprement dite, celle qu’a dressée, en 1922, au service géographique du ministère des Colonies, M. Meunier, réunit un ensemble d’indications exactes que je n’ai trouvé nulle part ailleurs.