Chacun des hommes de mon détachement personnel emportait deux mois de vivres. Pour moi, j’étais abondamment pourvu de riz, de haricots, de farine, de café, auxquels s’ajoutaient des figues sèches et un certain nombre de boîtes d’endaubage, le « singe » de l’époque de la guerre. Je m’étais muni, en outre, d’un litre de tafia, où j’avais fait macérer des noix de kola, pour les jours de grande fatigue. Enfin, j’avais, dans mes cantines, un costume de Fezzanais : halack, seroual, markoubs, tagiya, tarbouch, plus une grande pièce de cotonnade blanche dont on s’enveloppe, au soleil, les épaules et la tête. La tagiya est une calotte blanche qu’on met sous le tarbouch, qu’elle dépasse légèrement tout autour de la tête. Je comptais toutefois n’adopter de déguisement que le plus tard possible.
Comme argent, j’avais pu me procurer une certaine quantité de pièces de cinq francs, monnaie indispensable à défaut des pièces turques — les medjidiehs — qui ont cours à Koufra.
J’avais en outre télégraphié en France pour me faire envoyer une somme que, même en billets, au prix, évidemment, d’une perte, je pensais pouvoir utiliser.
Mais j’ai appris, à cette occasion, que les mandats télégraphiques, qui vont en Afrique Occidentale Française, exceptent l’Afrique Equatoriale de leur zone de circulation, et c’est à l’obligeance de M. Léon Mathey, un des principaux colons de Fort-Lamy, que j’ai dû de recevoir en temps utile les fonds nécessaires. Instruit de ma demande et du règlement qui mettait obstacle à ce qu’il y fût donné satisfaction, il en a spontanément fait l’avance, témoignant ainsi de son patriotique intérêt pour le succès de ma mission.
Nous avons quitté Faya le 20 septembre.
Nous avons marché avec une prudente lenteur pour ménager nos animaux. La région est désertique, plane, semée d’affleurements rocheux, et la couleur jaune grisâtre qui la caractérise le plus souvent ne s’interrompt qu’aux environs des puits, où elle fait place à quelques épineux et à des pâturages en touffes assez étendus. Nous avons trouvé de l’eau tous les jours. Le 26 nous étions à Ounyanga — Fort-Lagrion. Avant d’atteindre ce poste, le dernier de notre route, nous avons traversé une vaste surface entièrement plane. Devant nous seulement se dressait, lointaine, une longue muraille rocheuse qui barrait tout l’horizon. Nous avons pénétré, le soir, par une brèche naturelle, entre les reliefs dont elle est faite, nous avons vu des palmiers, rares d’abord, plus serrés ensuite, enfin le poste, que commande un sergent.
Il y a, à Ounyanga Kebir, une palmeraie, un petit village, trois grands étangs d’eau salée. Le site est aride, lumineux, pittoresque, entouré de rochers à l’aspect théâtral.
J’y ai remplacé sept de mes chameaux, qui s’étaient révélés insuffisants ; et, comme Nadji, tout en se disant à même de me conduire, avait exprimé le désir que, pour plus de sûreté, deux guides suppléants lui fussent adjoints, le capitaine ordonna au chef de nous en présenter dont il fut sûr.
Une petite complication se produit alors. Aucun indigène, paraît-il, ne connaît la route de Koufra. L’un d’eux, pourtant, le chef de poste le sait, y est allé à plusieurs reprises ; mais quand nous l’envoyons chercher par deux goumiers, il s’enfuit et leur échappe. Je ne tarde pas à comprendre que la présence de mon escorte militaire a créé un malentendu.
Lorsqu’à Faya j’ai vu que, malgré mes recommandations de discrétion, mon objectif n’était un mystère pour personne, j’ai pris le parti de répandre le bruit que la section méhariste venait avec moi jusqu’à Koufra, de manière à décourager les Toubous qui auraient songé à organiser un rezzou en mon honneur. On en a conclu que nous nous proposions d’attaquer Koufra ; et devant cette perspective, les guides s’abstiennent.