Nous nous arrêtons au coucher du soleil. Je fais monter ma tente pour la nuit. C’est pour moi un précieux confort. Je vais peut-être, avec ces chameaux choisis, pouvoir marcher ainsi chaque jour à bonne allure, de manière que le temps des repos et les loisirs en soient accrus, la distance parcourue restant la même.
25 novembre. — Je me réveille au petit jour, et je donne ordre de préparer le départ. Mais les hommes se lèvent de mauvaise grâce, sauf Doma qui est, comme toujours, debout le premier. Quand je sors, je trouve Bou Zeriba accroupi près d’un feu que vient de faire Bakrit. Je lui dis de s’occuper des chameaux. Il se contente de rire. D’une violente poussée, je le jette à terre. Il se relève, me regarde de côté, et tous commencent, avec lenteur, à charger.
L’obéissance, ici, est rarement prompte. L’éducation européenne n’est pas venue lui donner ce caractère de réflexe vers lequel doit tendre tout dressage.
Une heure et demie s’écoule, alors qu’il faudrait vingt minutes.
Mes animaux, je ne tarde pas à m’en apercevoir, sont peu dociles. Tout leur est prétexte à gaieté. A chaque instant, ils se débandent et partent au galop. Les charges tombent. Il faut s’arrêter et attendre, car ils se refusent à marcher les uns sans les autres.
La vanité de mes espérances d’hier soir m’apparaît peu à peu.
Seule parmi les éléments de mes impressions quotidiennes, la nature atténue ses rigueurs. Nous rencontrons souvent des pâturages de necha, ou nesi. Il y a des broussailles sèches en plusieurs endroits. Après la route précédente, il me semble que je marche dans un jardin. Nous traversons une faible dépression dite Bou Thamran. Nous gagnons ensuite une série de dunes plates au delà desquelles apparaissent des dunes à arête. La nature a ménagé entre celles-ci une sorte de couloir mal tracé, dont la largeur varie entre quelques centaines de mètres et deux ou trois kilomètres.
A plusieurs reprises, je dois admonester Bou Zeriba, qui néglige de pousser les chameaux. Je vois s’effacer définitivement, devant cette nonchalance, la perspective d’une route agréable et facile. Je commence à m’impatienter. Doma, qui s’en aperçoit, m’engage à lui confier ma cravache. Ma monture, dit-il, n’y est pas habituée, et pourrait, si je m’en servais sans y penser, me jeter à terre. Les défenses des chameaux sont sèches et puissantes, et les meilleurs cavaliers indigènes y résistent difficilement ; je la lui donne, machinalement.
Ensuite, je me demande si c’est vraiment le chameau qu’il avait en vue lorsqu’il a pris cette précaution. Je réfléchis, et je me morigène. J’arrive au terme de mon voyage. La dépense physique, les préoccupations m’ont énervé. Il ne faut pas que par des emportements intempestifs, je compromette ma réussite, alors que, déjà, je touche au but. Que ma patience soit souvent à l’épreuve, c’est entendu ; mais peut-être est-elle insuffisante. De l’Européen, de ses goûts, de sa mentalité, les gens d’ici ignorent presque tout. Leur désir de me satisfaire, si j’en admets l’hypothèse, doit être souvent dérouté. Enfin, ne sont-ce pas ceux-là mêmes de la part de qui j’envisageais, il y a deux mois encore, avant de partir, l’éventualité d’un assassinat pur et simple ? Ils me servent mal, mais ils me servent. J’ai tout de même obtenu quelque chose.
Déjà, depuis Koufra, cette considération m’a aidé plusieurs fois à garder mon calme.