On voyait dans ce ballet des démons habillés sous mille formes différentes, pour faire invasion dans le beau palais d'Amalthée, c'est-à-dire dans cet hôtel de Guénégaud, qu'on nommait encore l'hôtel de Nevers. Puis les ombres racontaient ce qu'elles avaient observé de la vie intérieure d'Amalthée; ce qui leur donnait occasion de dévoiler sa bonté, sa générosité, toutes les qualités qui la faisaient chérir, et de varier, au moyen des caractères de chaque démon, les louanges délicates qui lui étaient adressées.

Lorsque Duplessis-Guénégaud jouissait ainsi avec profusion de sa grande fortune, il n'ignorait pas que l'examen de la chambre de justice chargée de prononcer sur la gestion de ceux qui avaient eu part aux opérations du surintendant tendait à l'en priver[ [577]; mais en ne changeant rien à sa manière de vivre il croyait montrer par là qu'il n'avait rien à craindre des poursuites dirigées contre lui, et qu'il suffisait seulement de gagner du temps: il espérait que Louis XIV se relâcherait des mesures de rigueur que l'on présumait lui être inspirées par les ennemis du surintendant.

Mais au milieu des pompes et des délices de sa cour, dont il paraissait uniquement occupé, le jeune monarque poursuivait ses desseins avec une constance et une ardeur que nul autre souverain n'a égalées. Malheureusement il ne connaissait que les mesures despotiques, dont le règne de Richelieu et l'anarchie de la Fronde lui avaient facilité l'emploi, en donnant lieu de penser qu'ils étaient les seuls moyens de gouvernement possibles et efficaces[ [578]. La Bastille et le For-l'Évêque se remplissaient de financiers, de maltôtiers, prévenus de prévarications; de gentils-hommes et de militaires qui, au mépris des ordonnances, s'étaient battus en duel ou étaient accusés de contraventions à d'autres édits du roi[ [579]; de jansénistes qui s'opposaient au formulaire et à la bulle du pape Alexandre VII, pour l'enregistrement de laquelle Louis XIV s'était rendu lui-même au parlement et avait fait violence à cette compagnie[ [580]. On emprisonnait aussi arbitrairement tous ceux qui avaient offensé, soit par leurs écrits, soit par leurs discours, la personne du roi ou mal parlé de son gouvernement, ou même qui étaient simplement soupçonnés de ce délit. Dans le nombre de ces derniers se trouvait le comte de Bussy de Rabutin; il fut arrêté le 17 avril 1665, et renfermé à la Bastille[ [581]. Pour bien connaître les causes de son arrestation, il faut reprendre la suite de ses aventures, et l'histoire de sa liaison et de ses rapports avec madame de Sévigné, depuis l'époque où nous avons cessé d'en entretenir nos lecteurs, jusqu'à cet événement même, qui eut une si triste influence sur le reste de sa vie. Ce récit fera le sujet des deux chapitres suivants.

CHAPITRE XXIV.
1658-1665.

Bussy abandonne le parti de Condé.—Il se rend désagréable au roi.—Désordre de ses affaires.—Il a recours au surintendant,—et ensuite au roi.—Il n'obtient rien.—Il se retire dans sa terre.—Ses amours avec madame de Monglat.—C'est pour son amusement qu'il compose l'Histoire amoureuse des Gaules.—Il en fait des lectures.—Il en prête le manuscrit à la marquise de La Baume.—Aventure de la marquise de La Baume avec le duc de Candale.—Elle est mise au couvent.—Billet d'elle trouvé dans les papiers de Fouquet.—Elle tire copie du manuscrit de l'Histoire amoureuse des Gaules.—Bussy assure à celui-ci que cette copie est brûlée.—Le jeune Louvois devient l'ami de madame de La Baume.—Bussy se répand en injures contre elle.—Elle fait imprimer, pour se venger, l'Histoire amoureuse des Gaules, et y ajoute une clef.—L'ouvrage était interpolé.—Déchaînement général contre Bussy.—Il fait remettre au roi son manuscrit original.—Bussy n'a jamais osé rien écrire contre Louis XIV.—Preuves de ce fait.—Louis XIV en était convaincu.—Louis XIV ne détestait pas la satire contre ceux qui l'entouraient.—Il ne la souffrait pas contre lui.—Louis XIV accorde une entrevue particulière à Bussy.—Il approuve sa nomination à l'Académie Française.—Condé et son parti sont furieux contre Bussy.—Louis XIV fait mettre Bussy à la Bastille, pour le sauver de ses ennemis.—Une jeune religieuse devient amoureuse de lui.—Il tombe malade de tristesse.—On le force à vendre sa charge de mestre de camp de cavalerie.—Il obtient sa liberté.—Il est exilé dans sa terre.—Il est trompé.—Chagrin qu'il en ressent.—Il se réconcilie avec sa cousine la marquise de Sévigné.—Elle lui rend son amitié, mais non pas sa confiance.

Bussy, malgré ses efforts[ [582], ne put jamais recueillir de sa défection du parti de Condé le prix qu'il en avait espéré. En abandonnant dans un moment décisif ce parti pour s'offrir à Mazarin dans le temps où ce ministre était le plus détesté, il s'était fait des ennemis de tous les partisans des princes, du parlement et de la Fronde. Il perdit ainsi l'appui et l'affection de tous ceux qu'il avait quittés, et n'obtint pas la confiance de ceux à qui il s'était donné. Il ne réussit point à la cour: on y redoutait son esprit caustique et railleur; on y détestait son caractère égoïste, vaniteux, faux et versatile. Le pire, c'est qu'il devint personnellement désagréable au roi. Comme il servait avec distinction, on lui permit cependant d'acheter la charge de mestre de camp de la cavalerie légère; mais cette grâce, dont on pensa qu'il devait se contenter, lui fut onéreuse par le prix considérable qu'il fut obligé d'y mettre[ [583]. Il était déjà obéré quand il fit l'acquisition de cette charge; pour la payer, il eut recours au surintendant, et se trouva ainsi forcé à des déférences et à des souplesses envers un homme qu'il détestait, parce qu'il était son rival auprès de sa cousine. Mais ses sentiments secrets étaient ignorés; on n'en pouvait juger que par ses actions. Son intimité et ses liaisons avec Fouquet, auquel il était obligé de rendre continuellement des devoirs par les besoins qu'il avait de lui, le rendirent de plus en plus suspect à Mazarin. Cependant il n'obtint pas non plus tout ce qu'il désirait du surintendant, qui ne l'aimait pas; et sa fortune continua à se délabrer par son inconduite et sa prodigalité.

Mazarin mourut; et l'arrestation de Fouquet et la saisie de ses papiers firent connaître au roi l'engagement que Bussy avait pris de donner sa démission de la charge de mestre de camp de la cavalerie légère en faveur du surintendant, afin que celui-ci pût en disposer et la faire donner à un de ses parents ou à quelqu'un qui lui fût dévoué. Dès ce moment Bussy devint suspect à Louis XIV. En vain Bussy faisait partout et en toute occasion l'éloge du roi[ [584], en vain il devint un souple et obséquieux courtisan: il ne put obtenir ni argent, ni grade, ni honneurs, ni même un accueil gracieux[ [585]. Le roi lui montra toujours un visage froid et sévère. On ne lui payait pas la pension qui lui était due pour sa charge de mestre de camp; il ne fut point compris dans la nombreuse promotion qui eut lieu de chevaliers des Ordres, faveur à laquelle il avait des droits, et que le maréchal de Turenne, qu'il s'était aliéné, refusa de demander pour lui[ [586]. Enfin, il ne fut pas même désigné pour figurer dans le fameux carrousel de 1662, où il ne pouvait se trouver comme simple spectateur, puisque tous ceux qui avaient comme lui commandé en chef à la guerre y figuraient. Le dépit et la nécessité de déguiser sa disgrâce obligèrent donc Bussy à se retirer dans sa terre. Là, son amour pour la marquise de Monglat le consolait en partie de ses revers de fortune et des mécomptes de l'ambition. Cependant, comme dans le malheur l'esprit est plus accessible aux soupçons, et le cœur plus susceptible et plus exigeant, Bussy crut s'apercevoir que son adversité et sa défaveur auprès du roi refroidissaient la passion que la marquise lui avait montrée jusque alors; mais par ses protestations et par les témoignages de sa tendresse elle parvint à dissiper ces noires impressions de jalousie[ [587].

C'était pour plaire à la marquise de Monglat et pour son amusement que Bussy, deux ans auparavant (en 1660) avait mis par écrit, sous la forme d'un petit roman[ [588] et sous des noms supposés, le récit de quelques intrigues amoureuses de plusieurs dames de la cour et une partie des siennes. Il y avait dans ce petit ouvrage des anecdotes scandaleuses, mais vraies; des portraits satiriques, mais ressemblants et spirituellement touchés. Il n'en fallait pas tant sur un pareil sujet pour exciter vivement la curiosité. Bussy ne se contenta point de régaler madame de Monglat de sa maligne production; il en fit quelques lectures à plusieurs de ses amis, et bientôt l'existence de cet ouvrage fut connue à la cour. Ceux qui l'avaient entendu lire parlèrent avec exagération de ce qu'il renfermait de piquant et de spirituel, et donnèrent grande envie aux jeunes gens et aux jeunes femmes de le connaître. Les sollicitations dont Bussy fut assiégé à ce sujet flattèrent son amour-propre d'auteur, et le firent céder plusieurs fois aux instances qui lui étaient faites; ce qui accrut la célébrité de l'ouvrage.

Une dame que Bussy avait courtisée avec succès, sans qu'il cessât d'aimer madame de Monglat, désira vivement connaître cet écrit, dont tout le monde parlait. Cette dame (Bussy ne la désigne pas autrement dans ses Mémoires) était alors renfermée au couvent de la Miséricorde, par lettre de cachet obtenue par son mari. Elle ne pouvait sortir, mais il était assez facile de la voir; et dans le dessein de la satisfaire, Bussy se rendit à la grille du parloir du couvent au jour et à l'heure qu'elle lui avait indiqués. Cependant il ne put, dans ce rendez-vous, avoir avec elle un assez long tête-à-tête pour lui donner une lecture entière de son ouvrage. Elle le supplia de vouloir bien lui prêter son manuscrit, promettant de ne le garder que deux jours[ [589], et de ne le communiquer à personne.