Madame de Scudéry, que nous avons déjà fait connaître à nos lecteurs[ [374], était pour Bussy un prédicateur plus persuasif; elle aimait son esprit, sa brusque franchise, sa constance et sa loyauté en amitié; elle n'était point rebutée par les défauts de son caractère, qu'elle savait lui faire apercevoir et qu'elle aurait voulu réformer. Bussy avait en elle la plus entière confiance. Par sa discrétion dans les affaires les plus délicates, par son incomparable activité quand il fallait rendre un service, par son bon sens, sa piété, son esprit, sa modestie et son savoir, madame de Scudéry avait acquis une influence au-dessus de sa position. C'était, à cette époque, une sorte de mode de se faire admettre à ses cercles, peu nombreux, mais remarquables par le choix des personnages[ [375]. Elle ne s'enorgueillissait pas de ses succès en ce genre, elle en connaissait la cause, et elle se prêtait plutôt qu'elle ne se livrait à la société qui l'entourait. Elle savait qu'elle ne lui paraissait si aimable que parce qu'elle avait su s'y rendre utile.

«J'ai beaucoup d'apparence d'amis et d'amies, écrivait-elle à Bussy; car, en vérité, monsieur, l'on n'en a guère. Mais n'importe, j'ai l'âme douce; j'aime tout de l'amitié, jusqu'à l'apparence; et je dirais volontiers, sur ce sujet, ce qui est dans Astrée sur un autre:

Privé de mon vrai bien, ce faux bien me soulage.

Cependant je vous avoue que cela est incommode de faire toujours le change des Indiens avec ses amis; de leur donner de bon or, et de ne recevoir que du verre[ [376]

Fortement dominée alors par ses idées religieuses, elle avait le projet de se retirer du monde, afin, disait-elle, de n'avoir plus autre chose à penser qu'à bien mourir[ [377]. De tous les amis et de tous les parents que Bussy avait à la cour, le duc de Saint-Aignan était celui qui s'occupait le plus à le faire rentrer en grâce auprès du roi; mais le duc de Saint-Aignan était trop occupé pour correspondre avec Bussy aussi souvent que celui-ci l'eût désiré. Madame de Scudéry, amie de tous deux, y suppléait. Le zèle qu'elle montrait en toute occasion pour les intérêts de Bussy lui avait acquis une sorte d'empire sur son esprit. Elle voulait en profiter pour le ramener par la religion à une conduite plus régulière, à des sentiments plus purs. Les exhortations pieuses qu'elle lui adressait partaient du cœur et étaient imprégnées de la chaleur d'une profonde conviction[ [378]. L'abjuration récente de Turenne et celle de Pellisson et surtout la conversion du marquis de Tréville[ [379] étaient de nature à faire impression sur Bussy, et ajoutaient aux paroles de madame de Scudéry l'autorité des grands exemples. Mais lui, malgré ses cinquante-deux ans, ne se sentait nullement disposé à réformer sa vie; pourtant il repousse avec force le reproche qu'elle lui fait d'être plus philosophe que chrétien; et comme, en même temps, elle lui avait proposé, pour l'éclairer, de lui envoyer le livre des Pensées de Pascal[ [380], que Port-Royal avait récemment publié et qui faisait alors une grande sensation[ [381], il lui répond: «Ne vous alarmez point de ma foi; elle est bonne, et je suis chrétien encore plus que philosophe. Il est vrai que, sur certaines actions, je ne suis pas aussi régulier qu'un missionnaire, au moins en apparence; car pour le fond je crois l'avoir meilleur que ces gens-là... J'ai Pascal céans, et je l'ai lu avec admiration; mais, comme vous savez, on n'imite pas toujours tout ce qu'on admire[ [382]

Madame de Scudéry, peu satisfaite de cette réponse, revient encore sur le même sujet dans la lettre que nous avons déjà citée[ [383].

«Quoique vous me vouliez rassurer sur votre foi, monsieur, je vous dirai que vous n'y réussissez pas tout à fait. Cependant, si vous vouliez devenir bon chrétien, ce serait une chose admirable. Après tout, monsieur, l'éternité est longue et la vie est courte. Il y a si peu de plaisirs véritables dans le monde que cela ne vaut pas la peine de se damner. Mais Pascal dit tout cela bien mieux que moi; puis il faut que Dieu vous le dise, car nos discours n'opèrent rien sans lui; et dans la vérité je sais, par expérience, qu'il n'y a que les prières qui attirent la miséricorde de Dieu. Je vous exhorte, comme mon bon ami, à qui je souhaite toute sorte de bien, de le prier le plus que vous pourrez. On ne devinerait jamais que vous eussiez un commerce de lettres avec une amie qui vous écrivît ainsi. Pour moi, je hais le monde, et je veux m'en retirer.»

Soit que les pieux conseils de madame de Scudéry eussent fait impression sur Bussy, soit qu'elle l'eût mal jugé, il est certain que, dans sa correspondance avec d'autres femmes, s'il paraît indévot, il ne se montre point incrédule, et qu'il accueille avec l'apparence de la foi toutes les ouvertures qui lui sont faites au sujet de la religion.

Corbinelli en voyage écrivit, à cette époque, à sa sœur, religieuse à Châtillon, pour obtenir des nouvelles de la santé de Bussy, dont il était inquiet; celle-ci charge un M. Rémond d'aller s'en informer, et, pour qu'il puisse s'acquitter de sa commission, elle lui remet pour Bussy une lettre d'introduction, qu'elle termine par ces mots[ [384]: «Si l'assurance de mes prières était un régal pour vous, je vous dirais que je ne passe pas un jour sans demander à Dieu qu'il vous fasse aussi saint par sa grâce qu'il vous a fait honnête homme selon le monde.»

A ceci Bussy répond[ [385]: