Bussy en avait dit assez pour être compris de madame de Sévigné; mais ses réticences nous réduisent à ne pouvoir former que des conjectures sur les médisances et les calomnies auxquelles il fait allusion. Nous aurons par la suite occasion de faire connaître ce qui sur ce point nous paraît être la supposition la plus probable. Nous nous contenterons de dire ici que nous croyons que madame de Montmorency était celle qui avait fait connaître à Bussy ce qu'on disait dans le monde sur sa cousine. De toutes les personnes qui correspondaient alors avec Bussy, madame de Montmorency est celle qui se montre la plus exacte et la plus empressée à lui transmettre les nouvelles de ce genre.
CHAPITRE XII.
1670-1671.
Madame de Sévigné parle, dans ses lettres, des événements qui se sont passés durant sa nouvelle contestation avec Rabutin.—Louis XIV envoie de nouveaux secours à Candie.—Le duc de Beaufort y périt.—Navailles est disgracié, puis rappelé.—Louis XIV travaille avec succès à la prospérité et à la grandeur de la France.—Il conclut un traité secret avec Charles II—Réside à Saint-Germain en Laye ou à Chambord.—Créqui, par ses ordres, s'empare de la Lorraine.—Pirates d'Alger soumis.—Dunkerque acheté.—Ambassadeurs d'Ardrah, de la côte de Guinée.—Louis XIV fait la visite de places fortes.—Bon état des finances.—Il n'y eut point de fêtes données par Louis XIV à Versailles ni dans la capitale.—Les plaisirs ne sont pas négligés.—Molière compose les Amants magnifiques—Molière est inférieur à Benserade dans les vers qu'il compose pour ce ballet.—Ce fut le dernier où le roi figura.—Vers de Racine auxquels on attribue ce changement.—Il eut d'autres causes plus probables.—La comédie du Bourgeois gentilhomme eut peu de succès à la cour.—Par quelle raison.—Tragédies de Bérénice, composées par Corneille et par Racine, à l'instigation d'Henriette d'Angleterre.—Ce fut un duel littéraire.—Critique des deux pièces par l'abbé Villars, approuvée par madame de Sévigné.—Racine répond avec humeur à cette critique.—Sa pièce de Bérénice est représentée aux noces du duc de Nevers et de mademoiselle de Thianges.—Allusions à Louis XIV, auxquelles la nature du sujet invitait les deux poëtes.—Beaux vers qui s'appliquaient à ce monarque dans la Bérénice de Corneille.—Louis XIV alors admiré et redouté dans toute l'Europe.—Les malheurs de la fin de son règne sont préparés dans les temps de prospérité.—Violence faite à la morale publique par sa liaison avec Montespan.—Le marquis de Montespan est exilé.—La séparation d'avec sa femme est prononcée en justice.—Les deux maîtresses du roi cohabitent ensemble.—Peines qu'en éprouve la Vallière.—Elle se retire aux Filles de Sainte-Marie de Chaillot.—Mathonnet emprisonné à Pignerol à cause des services rendus à la Vallière.—Montespan déguise ses grossesses et cache ses accouchements.—Ses enfants sont confiés à madame Scarron.—Conduite admirable que tient cette dernière.—Introduite à la cour, elle est peu goûtée du roi.—Le règne des femmes assure celui des favoris.—Louis XIV, pour les affaires d'État, ne se laissait gouverner ni par les uns ni par les autres.—Détails sur les favoris de Louis XIV,—Saint-Aignan,—Dangeau,—d'Armagnac,—Marsillac,—la Feuillade,—Lauzun.—L'exemple que donne Louis XIV l'empêche de réprimer les désordres de son frère et des favoris qui entourent ce dernier.—Madame (Henriette d'Angleterre) demande que le chevalier de Lorraine soit exilé.—Il est éloigné, et, de concert avec d'Effiat et Beuvron, il donne par le poison la mort à Henriette.—Fin cruelle de cette princesse.—Bague d'émeraude qu'en mourant elle donne à Bossuet.—Oraison funèbre qu'il prononce sur la mort de cette princesse.—Louis XIV découvre le complot.—Il acquiert la certitude que son frère l'a ignoré.—Irritation produite en Angleterre par la mort d'Henriette.—Louis XIV est forcé, par sa politique, à la dissimulation.—Il rappelle le chevalier de Lorraine de son exil et épargne ses complices.
Tandis que madame de Sévigné mariait sa fille, qu'elle s'occupait de réconcilier Bussy avec son gendre, la France prospérait; des événements importants avaient lieu sur la grande scène politique. Par patriotisme, par amour pour ses enfants, par ambition pour sa famille, madame de Sévigné y prenait intérêt; mais ce qui se passait autour d'elle à la cour et dans la haute société, dans cette société si avide de gloire, de dignités, de plaisirs, la touchait encore plus vivement. Elle en parle souvent dans ses lettres, ou y fait fréquemment allusion. Pour faire sortir de ses écrits la peinture fidèle du monde au milieu duquel elle a vécu, il est donc nécessaire de faire de l'histoire de ces temps l'objet d'une étude approfondie. Quoique ce sujet ait déjà été traité par nombre d'écrivains, il ne l'a jamais été sous ce point de vue. La vie privée du jeune monarque, des princes de son sang, de ses courtisans, de ses ministres et l'influence exercée par eux sur les mœurs, la religion, la littérature doivent surtout appeler notre attention, non-seulement parce que toutes ces choses sont par elles-mêmes les plus importantes à connaître par leur résultat sur les destinées du pays, mais aussi parce que ce sont celles sur lesquelles madame de Sévigné nous fournit le plus de lumière et qui peuvent le mieux nous faire pénétrer dans le secret de ses pensées, et nous dévoiler les causes les plus cachées des résolutions et des opinions qui lui sont propres ou qui appartiennent aux hommes d'État et aux personnages du grand monde, dont les noms se rencontrent souvent, ou occasionnellement, sous sa plume. Enfin, madame de Sévigné parle souvent des écrivains illustres dont elle était contemporaine et dont la lecture lui était familière; les investigations auxquelles ces lettres et celles qui lui furent adressées donnent lieu nous procurent une intelligence plus complète des chefs-d'œuvre de notre littérature; elles nous instruisent des circonstances et des idées régnantes sous l'empire desquelles les auteurs se sont trouvés placés et des motifs qui les ont dirigés dans leurs compositions.
La troupe de la Feuillade, dans laquelle le jeune de Sévigné avait fait ses premières armes, ne fut pas la seule qui partit du port de Toulon pour aller au secours de Candie. Cédant aux conseils de Turenne, qui secondait les instances de la cour de Rome, à laquelle ce grand capitaine devait la promotion de son neveu au cardinalat, Louis XIV envoya l'année suivante six mille hommes au secoure de Candie; il les plaça sous les ordres du duc de Navailles, et donna le commandement de la flotte au duc de Beaufort[ [411]. La plupart des braves qui composaient cette petite armée furent massacrés dans une sortie. Le duc de Beaufort, ce héros de la Fronde, périt dans cette action meurtrière; comme on ne put retrouver son corps après le combat, sa mort donna lieu à des fables, qu'on cherchait à rendre probables par le souvenir du rôle qu'il avait autrefois joué. Navailles, pour sauver la flotte et ce qui lui restait de troupes, revint en France; et Candie se rendit peu après son départ. On s'en prit à Navailles du mauvais succès de l'expédition; il fut exilé et forcé à se retirer dans sa terre. Mais il prouva au roi que, dans toute sa conduite, il avait su concilier l'honneur et les intérêts du royaume, et que, bien loin d'avoir mérité d'être blâmé, il aurait dû être récompensé. Louis fut convaincu, et Navailles rentra en grâce[ [412]: belle preuve d'équité. L'homme tout-puissant qui sait réparer une injustice dont il est l'auteur est encore plus rare que celui qui n'en commet aucune. Quel dommage que Louis XIV n'ait pas été assez maître de ses passions pour être juste envers la femme de Navailles, comme il l'avait été envers lui[ [413]!
A l'époque où nous sommes arrivés, cette entreprise de Candie fut la seule où Louis XIV échoua. Jamais il ne travailla plus efficacement qu'alors à la prospérité du royaume, à sa grandeur et à sa puissance. Les secours qu'il avait envoyés à Candie ne nuisirent point à ses négociations avec la Porte Ottomane. Son ambassadeur fut reçu à Constantinople avec des honneurs inouïs jusqu'alors; une alliance fut faite avec le sultan. Les pirates d'Alger se virent contraints par la force de respecter le pavillon français; et le commerce de France, en Orient, étendit ses ramifications dans toutes les vastes et riches contrées soumises au croissant; en Occident, dans les deux Amériques; au Midi, jusqu'au fond du golfe de Guinée, d'où l'on vit venir des ambassadeurs d'Ardrah, présenter aux Tuileries le curieux spectacle d'une magnificence sauvage, et s'incliner devant le trône du grand roi[ [414]. Dunkerque fut acheté à l'Angleterre, et devint un port français[ [415]. Un traité secret fut conclu avec Charles II, qui mettait, en cas de guerre, toutes les forces britanniques à la disposition du roi de France[ [416]. Le duc de Lorraine n'exécutait pas ses traités avec la France, et négociait contre elle. Louis XIV envoya aussitôt une armée commandée par le maréchal de Créqui, qui s'empara de Pont-à-Mousson, d'Épinal, de Longwy; et le duc de Lorraine, voyant ses États séquestrés, fut obligé de se retirer à Cologne, et ensuite à Francfort[ [417]. Des traités avantageux lièrent à la France l'empereur, l'électeur de Cologne, l'évêque de Munster et la Suède[ [418]. Casimir, roi de Pologne, se démit de sa couronne, vint à Paris, où il fut reçu avec tous les honneurs dus à son rang, et accepta de Louis XIV la dignité ecclésiastique d'abbé de Saint-Germain des Prés.
Louis XIV visita toutes les places de Flandre qu'il avait conquises; et ce voyage, qu'il fit avec une grande pompe et accompagné de beaucoup de troupes, jeta l'inquiétude et la crainte dans toute l'Europe[ [419]. Il avait, au milieu de la paix, mis ses armées, ses arsenaux sur le pied de guerre, créé une marine formidable, établi un ordre inconnu avant lui dans l'administration de ces deux parties essentielles à la défense de l'État et au soutien de sa puissance. L'administration intérieure n'était pas moins admirable; et celle des finances fut portée à ce degré de perfection que les impôts furent diminués et les recettes augmentées[ [420]: résultat qui paraît contradictoire et que cependant peut toujours obtenir en temps de paix, dans un grand État, un gouvernement énergique, probe et éclairé.
Occupé de ses vastes projets politiques et guerriers, Louis XIV, cette année, quand il n'était pas aux frontières, résida le plus habituellement à Saint-Germain en Laye et à Chambord. Il n'y eut point de fêtes royales données dans la capitale et à Versailles. De grands travaux furent exécutés dans ce dernier lieu, et de plus fortes sommes que dans aucune des années précédentes furent consacrées à cette prodigieuse création[ [421]. Mais pour achever le château et le parc il fallait encore vingt ans, et douze ans s'écoulèrent avant que les travaux fussent assez avancés pour que Louis XIV pût s'y établir à demeure[ [422]. Les plaisirs ne pouvaient se trouver longtemps absents partout où ce jeune monarque était présent. Durant l'hiver de 1670, lorsqu'il était avec toute sa cour à Saint-Germain en Laye, il donna à Molière le sujet d'une pièce fort bien choisi pour amener des ballets et des divertissements nombreux et brillants. Ce but fut atteint par la composition des Amants magnifiques, production que Molière avait jugée ne devoir pas survivre à la circonstance qui y avait donné lieu; il ne la fit point représenter à Paris, et elle ne fut publiée qu'après sa mort[ [423]. Nous devons remarquer que cette fois les vers des ballets et des intermèdes ne furent pas composés par Benserade, mais par Molière, qui chercha à imiter Benserade dans l'art de tourner avec élégance et facilité des riens spirituels et des à-propos flatteurs, mais qui se montra dans cette lutte inférieur à ce poëte médiocre. Bussy, avec ce tact fin qui caractérise son goût en littérature, en fait la remarque au sujet du ballet de Psyché, qui fut donné l'année suivante[ [424].
Cette pièce des Amants magnifiques forme époque dans la vie de Louis XIV, parce que ce fut la dernière où il figura en personne dans les ballets et les divertissements que l'on jouait à la cour: il fit le rôle de Neptune et celui du Soleil[ [425]. D'Armagnac le grand écuyer, le marquis de Villeroi et le marquis de Rassent représentèrent tous trois des dieux marins. Ce changement dans les habitudes du jeune monarque a été généralement attribué à de beaux vers de Racine qui ont été souvent cités à ce sujet. Il semble qu'on ne peut guère douter du fait, puisqu'il est attesté, du vivant de Louis XIV, dans une lettre écrite par Boileau en défense de l'opinion soutenue par lui contre Massillon en faveur de l'utilité de la comédie et du théâtre[ [426]. Cependant il doit être permis de faire observer que, si tel a été l'effet des vers de Racine, cet effet n'a pas été instantané, puisque la tragédie de Britannicus, où se trouvent ces vers, fut jouée et même imprimée avant la représentation des Amants magnifiques[ [427]. Ce que nous pouvons affirmer, d'après la connaissance intime de l'histoire littéraire de cette époque et de l'esprit d'adulation qui dominait alors la plume de tous les auteurs à l'égard de Louis XIV, c'est que Racine n'eût jamais écrit des vers qui pussent donner lieu au roi de se faire l'application d'un reproche adressé à Néron, ou que, s'il les eût écrits, il les eût effacés. Si donc les vers de Racine ont empêché Louis XIV, après qu'il les eut entendus, «de danser à aucun ballet, même au temps du carnaval,» comme le prétend Boileau, ce fut contre l'intention de Racine, qui était trop bon courtisan pour avoir la prétention de réformer le roi, surtout en lui faisant l'application de vers tels que ceux-ci[ [428]: