CHAPITRE XIV.
1671.
Affliction de Mademoiselle.—Sa cause.—Surprise de madame de Sévigné à la nouvelle du mariage projeté de Mademoiselle avec Lauzun.—Tous les chefs de la Fronde sont soumis au roi.—Condé leur donne l'exemple.—Mademoiselle conserve son indépendance.—Énumération des nombreux partis qu'elle avait refusés.—Elle manifeste le désir de se marier.—On veut lui faire épouser le comte de Saint-Paul.—Madame de Puisieux négocie cette affaire.—Détails sur madame de Puisieux.—Mademoiselle refuse Monsieur.—On croit qu'elle épousera le comte de Saint-Paul, et l'on apprend qu'elle se marie à Lauzun, avec le consentement du roi.—Surprise générale.—Son amour pour Lauzun avait commencé en 1667.—Progrès de cet amour.—Conduite adroite de Lauzun.—Il feint de ne pas comprendre Mademoiselle.—Embarras qu'elle éprouve pour faire connaître son amour à Lauzun.—Ses scrupules.—Ses combats intérieurs.—Elle fait à Lauzun une déclaration par écrit.—Lauzun la révoque en doute.—Elle est forcée de déclarer à Lauzun son amour de vive voix.—Elle voit le roi, qui promet de ne pas s'opposer à ses désirs.—Une députation de nobles fait la demande officielle de la main de Mademoiselle pour Lauzun.—Cette affaire est discutée dans le conseil du roi, et le roi, malgré l'opposition de Monsieur et des princes du sang, donne son consentement.—Fureur de Condé.—Démarche de la reine, des princes du sang, de Monsieur pour empêcher ce mariage.—Lauzun veut différer, pour les préparatifs, la cérémonie.—On persuade à madame de Montespan de se mettre contre Lauzun.—Le roi rétracte son consentement.—Désespoir de Mademoiselle; elle voit le roi, lui fait verser des larmes, et n'en peut rien obtenir.—Lauzun supporte ses revers avec calme et dignité.—Cette bonne conduite ne se soutient pas.—Il veut commettre madame de Montespan avec le roi; il est disgracié et enfermé.—Mademoiselle refuse encore d'épouser le comte de Saint-Paul, et parvient à faire mettre Lauzun en liberté.—Elle contracte avec lui un mariage secret.—L'ingratitude de Lauzun force Mademoiselle de s'en séparer.—Détails subséquents sur Mademoiselle.—Madame de Sévigné a été témoin des joies et des douleurs de Mademoiselle.—L'affaire de son mariage avec Lauzun est une tragédie dans toutes les règles.
Dans ce carrosse qui, le lendemain d'un bal, transportait à Versailles Louis XIV et Montespan versant des larmes, Mademoiselle pleurait aussi. Ce n'est pas qu'elle fût émue par la sensibilité du roi ou le dépit de sa maîtresse; mais elle pleurait de ses propres douleurs, de son mariage avec Lauzun différé ou rompu pour toujours.
Il n'est pas un lecteur qui, à cette mention de mariage de Lauzun, ne se rappelle aussitôt la lettre si souvent citée que madame de Sévigné écrivit pour exprimer l'étonnement où la jeta l'annonce de ce mariage[ [488]. Cette multitude de souvenirs qui se pressaient alors sous sa plume et se disputaient la préférence; cette agitation qu'elle éprouvait à la révélation d'un événement dont elle ne pouvait douter et qui cependant était pour elle, comme pour tout le monde, invraisemblable, monstrueux, incroyable; tout cela ne se peut bien comprendre qu'autant que l'on sait apprécier ce que madame de Sévigné connaissait si bien: le caractère de Mademoiselle, la constance de ses sentiments, la ténacité de ses opinions, le rang élevé et la position tout exceptionnelle qu'elle tenait à la cour.
La jeunesse de Mademoiselle, comme celle de madame de Sévigné, s'était écoulée durant les troubles de la régence et de la Fronde, temps de désordre et d'agitation, mais aussi temps de plaisirs et d'espérance. La bourgeoisie, la roture avaient cru alors s'affranchir des servitudes qui pesaient sur elles; la noblesse, reconquérir l'indépendance dont elle jouissait avant Richelieu. L'autorité royale, en faisant cesser les résistances, n'avait pu anéantir les convictions. Lorsqu'on a longtemps combattu pour une cause que l'on croit juste, on peut bien renoncer à l'espoir, mais non pas au désir de la voir triomphante. C'est la conscience que l'on avait de la légitimité d'un tel sentiment qui faisait des chefs les plus hardis de la Fronde et de la guerre civile les plus humbles et les plus obséquieux courtisans. Plus ils pouvaient être soupçonnés d'intentions hostiles envers l'autorité royale, plus, pour s'y rattacher et en obtenir des faveurs, ils se montraient prompts à se soumettre à ses ordres et à se faire les apologistes et les soutiens de ses actes les plus despotiques. Le plus illustre, le plus redoutable d'entre eux, Condé, leur chef, leur donnait l'exemple; il avait déposé son orgueil aux pieds du jeune monarque, et toutes ses démarches et tous ses discours ne tendaient qu'à rentrer en grâce auprès de lui, afin d'obtenir de hauts emplois et le commandement d'une armée. Condé, après avoir ruiné tous ses partisans, était rentré en France criblé de dettes; et sans Gourville, qui sut négocier habilement avec l'Espagne, intimider les créanciers de ce prince, établir l'ordre dans la perception des revenus et l'économie dans les dépenses, Condé aurait vu s'écrouler la fortune de sa maison[ [489]. L'entière prostration de tous ceux qui pouvaient avoir quelque velléité d'opposition à l'égard du roi et de son gouvernement, résultait nécessairement de la soumission du prince de Condé, le premier d'entre eux par le rang et la naissance, le plus illustre par ses talents et sa réputation d'homme de guerre. Cependant il existait encore une personne qui, après avoir traversé les temps orageux sans rien perdre des immenses richesses qu'elle tenait de sa mère, conservait à la cour son indépendance.
Mademoiselle, princesse de Montpensier, avait été, durant les troubles, recherchée par tous les partis, successivement l'idole de tous et quelquefois leur arbitre. Fille d'un père timide et incertain, dès sa première jeunesse elle avait donné des preuves de fermeté, de résolution, de constance et de courage. Au milieu des plaisirs, des séductions et de la licence générale, sa générosité, sa grandeur, sa retenue, son imposante dignité semblaient réaliser l'idéal de ces héroïnes de Corneille qui, exemptes de toutes les faiblesses du cœur, ne connaissent d'autres sentiments que ceux qu'admettent l'ambition, l'amour de la gloire, l'orgueil d'un rang élevé et d'un nom sans tache. Aucune princesse ne fut sur le point de contracter d'aussi grandes alliances et ne vit déconcerter par les événements un plus grand nombre de projets de ce genre. Destinée par son père, dès son enfance, au comte de Soissons, la mort de celui-ci la livra à l'espoir qu'elle nourrit si longtemps d'épouser le roi[ [490]. Elle se crut un instant recherchée par Charles, duc de Lorraine[ [491]. Anne d'Autriche la flatta ensuite de lui procurer pour époux le cardinal infant, son frère; on la berça de l'espérance de la marier à Philippe IV, roi d'Espagne, devenu veuf. Elle repoussa les offres du prince de Galles, parce qu'alors elle croyait qu'elle allait être mariée à l'empereur d'Autriche. Il y eut en effet des négociations à ce sujet, qui ne réussirent pas plus que le projet de la donner en mariage à l'archiduc Léopold, qu'on aurait fait souverain des Pays-Bas. Mademoiselle avait eu encore le projet d'épouser le roi de Hongrie, fils de l'empereur. La faiblesse de santé de madame la princesse de Condé fit entrevoir à Mademoiselle la possibilité de s'unir au prince de Condé, que l'esprit de parti lui avait fait autrefois repousser, et qui, par la même cause, était depuis devenu son héros[ [492]. On désira de nouveau la donner au duc de Lorraine, ce qui ne réussit pas plus que le dessein qu'elle eut de renouer avec le prince de Galles, devenu roi d'Angleterre. Elle refusa les offres du duc de Savoie, et plus tard celles du duc de Neufbourg[ [493]. Enfin, Louis XIV voulut lui imposer le roi de Portugal, Alphonse-Henri VI, parce que cela importait à sa politique. Elle opposa un refus formel aux volontés du roi, et fut, par cette unique raison, exilée à sa terre de Saint-Fargeau. Le stupide Alphonse, forcé de céder à son frère sa femme et son trône, justifia suffisamment le dédain que Mademoiselle avait manifesté pour sa personne[ [494].
Rappelée de son exil par le roi, qui, malgré sa rigueur passagère, ne cessait d'avoir pour elle des égards et de la déférence, Mademoiselle parut tout à coup renoncer aux résolutions qui jusque-là avaient présidé à toute sa conduite et l'avaient dirigée dans ses projets. Née le 29 mai 1627, elle avait alors quarante-trois ans. Toutes les chances de mariage qu'elle avait considérées comme sortables pour elle avaient été sans résultat. Comme on la croyait inaccessible aux faiblesses d'une inclination douce et tendre, on avait pensé qu'elle s'était enfin résolue à rester maîtresse d'elle-même, à vivre dans le célibat, sans quitter la cour, où son rang lui assignait la seconde place après la reine. Sa grande fortune lui permettait de satisfaire son goût pour le monde, d'avoir elle-même une petite cour et de donner des fêtes avec une généreuse magnificence. D'après cette croyance, qui était générale, chacune des branches de la famille royale, en faveur de laquelle seule il lui convenait de tester, espérait un jour avoir une portion de ses riches domaines[ [495]. Le roi d'abord en convoitait une grande part pour le Dauphin, Monsieur pour ses filles[ [496] et le prince de Condé pour ses fils. Cette position et les discours auxquels elle donnait lieu furent pour elle une cause de chagrin et de tristesse, dont elle résolut de se délivrer. On la vit donc tout à coup manifester hautement la ferme volonté de se choisir un mari qui pût la rendre heureuse et lui donner des héritiers directs. Aussitôt les ambitions et la cupidité s'éveillèrent, et agirent avec d'autant plus de promptitude que l'âge de la princesse la forçait elle-même à se hâter. Le comte de Saint-Paul[ [497], le plus élevé par le rang de tous les jeunes seigneurs de la cour, appartenait par son père aux Longueville, par sa mère aux Condé: ces deux puissantes maisons se liguèrent pour le faire agréer pour époux à Mademoiselle. La grande différence d'âge leur paraissait plutôt un moyen de succès qu'un motif d'objection[ [498].
Il y avait alors à la cour une femme qui, dans sa jeunesse un peu galante, y avait joué un assez grand rôle et qui, dans un âge très-avancé, y conservait beaucoup d'influence: c'était Charlotte d'Étampes de Valencey, marquise de Puisieux. Presque septuagénaire, elle avait une inconcevable activité, jointe au besoin et à l'habitude de l'intrigue. Comme elle était riche, d'un esprit très-original, très-aimable malgré ses goûts bizarres, on la recherchait beaucoup. Son âge, ses succès, son expérience, l'utilité et l'agrément de son commerce lui avaient acquis un ascendant qui la rendait difficile et exigeante; mais par cette raison elle avait, en quelque sorte, fait reconnaître le droit qu'elle s'arrogeait de se mêler de toutes les affaires qu'elle prenait en gré, et d'en parler librement, avec assurance, avec autorité, fût-ce même aux princesses[ [499]. Cette espèce de privilége qu'elle avait usurpé et qui lui était acquis contribuait au succès de tout ce qu'elle entreprenait. Ce fut elle que les maisons de Condé et de Longueville choisirent pour circonvenir Mademoiselle et la déterminer à épouser le comte de Saint-Paul. Quand on parla de ce projet à Mademoiselle, elle ne le repoussa pas, et l'on se crut certain du succès[ [500]. Mademoiselle avait raconté un jour à M. de Coulanges songé que madame de Sévigné était malade elle s'était réveillée en pleurant, et avait chargé madame de Coulanges de le lui dire; et madame de Sévigné, pour laquelle Mademoiselle avait tant d'amitié, favorisait le comte de Saint-Paul[ [501]. Madame de Puisieux, madame de la Fayette, madame de Thianges, madame d'Épernon, madame de Rambures[ [502] et quelques autres personnes, toutes liées avec madame de Sévigné, toutes également admises dans la société intime de la princesse, concouraient au même but et secondaient les instances de l'héritier des Longueville; enfin, Guilloire, qui avait le titre de gentilhomme ordinaire de Mademoiselle, et qui était à la fois son médecin, son secrétaire ou son intendant, se montrait aussi favorable à cette alliance[ [503].
Deux circonstances parurent devoir y faire renoncer entièrement. Dès qu'on sut que Mademoiselle voulait se marier, la politique chercha aussitôt à mettre à profit cette volonté. Les ministres de Louis XIV, voyant que le roi d'Angleterre ne pouvait avoir de postérité de la reine sa femme, songèrent à le faire divorcer, à lui faire embrasser la religion catholique, vers laquelle il inclinait, et à lui donner en mariage Mademoiselle, dont les grands biens pourraient le soustraire, pour ses dépenses personnelles, à la dépendance de son parlement. Ce dessein, dont on parla pendant une semaine, n'eut pas de suite. Mais lorsque, par la mort de l'infortunée Henriette, Monsieur devint veuf, tout le monde pensa qu'il était le seul parti qui convînt à Mademoiselle. L'idée de ce mariage s'accrédita à la cour et dans le public, et fut enfin regardée comme certaine. Louis XIV le désirait peu, mais il comprit qu'il ne pouvait s'y opposer. Il ne voyait pas avec plaisir son frère devenir assez riche pour pouvoir se passer de ses bienfaits. Lorsqu'il parla de cette affaire à sa cousine, il lui dit qu'il croyait devoir lui déclarer que son intention était de ne jamais donner à Monsieur aucun gouvernement, lors même qu'il deviendrait son mari. Louis XIV fut fort surpris et en même temps très-satisfait d'entendre Mademoiselle lui répondre qu'elle se soumettrait en tout à ses ordres; qu'elle épouserait Monsieur, s'il le voulait; mais que tel n'était pas son désir. Monsieur, de son côté, avait témoigné si peu d'empressement pour obtenir la main de Mademoiselle, et dit si clairement qu'il ne se marierait avec elle que pour ses grands biens, que Louis XIV ne put être offensé que sa cousine refusât l'honneur de cette alliance, puisque c'était lui-même qui lui avait rapporté le propos, peu flatteur pour elle, que Monsieur lui avait tenu[ [504]. Dès qu'on sut que Mademoiselle avait refusé d'épouser Monsieur, on ne douta point qu'elle ne fût enfin décidée à prendre pour mari le beau comte de Saint-Paul. Madame de Sévigné, madame de Puisieux et toutes les personnes qui voyaient familièrement cette princesse regardèrent ce mariage comme devant se faire très-prochainement. Les familles de Longueville et de Condé se mirent en mesure de solliciter le consentement du roi.
On en était là, lorsque tout à coup on apprit que ce consentement du roi était donné à Mademoiselle pour épouser, le dimanche suivant, qui?—Le comte de Saint-Paul.—Non... Mademoiselle, petite-fille de Henri IV, mademoiselle d'Eu, mademoiselle de Dombes, mademoiselle de Montpensier, Mademoiselle, cousine germaine du roi; Mademoiselle, destinée au trône; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur[ [505], épousait Lauzun, ce petit marquis de Puyguilhem, ce cadet de Gascogne si nouvellement introduit à la cour, si récemment comblé des faveurs de son maître, qui, rapidement élevé de grade en grade et d'honneurs en honneurs, était bien parvenu à faire naître la crainte et l'envie, mais non à conquérir la considération et l'estime. Ce fut alors que madame de Sévigné, dans le premier moment de l'émotion que lui causa une nouvelle si étrange, si inattendue, prit la plume pour écrire à son cousin de Coulanges, alors auprès de son beau-père Dugué-Bagnols, intendant à Lyon, afin de l'instruire de l'événement qui allait avoir lieu et dont toute la cour et tout le public étaient préoccupés[ [506].