Quand sa résolution fut définitive et que rien relativement à elle ne pouvait l'empêcher de l'exécuter, toutes ses inquiétudes se réveillaient en pensant à Louis XIV. Elle revenait sans cesse et comme malgré elle aux pensées que lui suggérait la difficulté d'obtenir son consentement pour une telle mésalliance. Mais, disait-elle, pourquoi s'y refuserait-il?.... Il aime Lauzun, il a de l'amitié pour moi; il ne voudra pas s'opposer à mon bonheur ni à l'élévation de son favori.—D'ailleurs, il ne le pourra pas.—N'a-t-il pas consenti au mariage de la duchesse d'Alençon avec le jeune duc de Guise?—Peut-il me dénier ce qu'il a concédé à ma sœur?—Oui; mais ma sœur de Guise est le fruit de la mésalliance de mon père.—Elle n'est pas Anne de Bourbon, la petite-fille d'Henri IV.—Elle est la fille d'une princesse de Lorraine.—Dira-t-on que le duc de Guise est d'une maison plus ancienne et plus puissante que celle de Lauzun?—Plus puissante, oui, parce que cette maison de Lorraine s'est accrue démesurément dans ces derniers temps par l'ambition de ses chefs et la faiblesse de nos rois; mais plus ancienne, non. Les aïeux de M. de Guise ont desservi la France, ceux de la maison de Caumont se sont souvent sacrifiés pour elle. Sous le règne de Charles VI, en l'année 1422, Charles, duc de Lorraine, était encore à la solde du roi de France moyennant trois cents livres tournois par mois, tandis qu'en 1404 Jean de Nompar-Caumont, seigneur de Lauzun, concluait un traité de souverain à souverain avec Jean de Bourbon, commandant les armées du roi en Guyenne[ [522]; et les anciens titres de cette illustre maison remontent à plus de sept siècles.—D'ailleurs, ne sais-je pas combien notre histoire fournit de nombreux exemples de femmes, de filles et de sœurs de rois qui ont épousé de simples gentilshommes?... Adèle, l'aînée des filles de Dagobert, n'a-t-elle pas épousé le comte Hermann, homme peu considérable? Rotilde, la seconde fille du même roi, n'a-t-elle pas été mariée à Ledéric, premier forestier de Flandre? Landrade, fille de Charles Martel, ne fut-elle pas unie à Sidromme de Hasbannin? Berthe, la fille du puissant Charlemagne, ne devint-elle pas la femme d'Angilbert, simple gouverneur d'Abbeville? Des filles de Louis le Jeune, la première épousa le comte de Champagne, et Alix, sa sœur, Thibaut, comte de Chartres et de Blois; Alix, fille de Charles VII, fut mariée à Guillaume, comte de Ponthieu; Isabelle de France, fille de Philippe le Long, à Gui, comte d'Albon; Catherine de France, fille de Charles VI, lorsqu'elle fut devenue veuve, donna sa main à Owin Tyder, qui n'était qu'un simple chevalier gallois, pauvre et d'une très-médiocre naissance[ [523].

Ainsi la malheureuse princesse allait fouillant péniblement jusque dans les parties les plus obscures de nos annales, pour y trouver des faits favorables à sa passion, ne s'apercevant pas que ces exemples, puisés dans des siècles qui n'avaient rien de commun avec le temps où elle vivait, ne pouvaient lui être applicables. Cependant ils lui paraissaient décisifs; mais les noms qu'elle y trouvait lui semblaient obscurs auprès de celui de Lauzun. L'antiquité de sa noblesse, ses belles actions à la guerre, la réputation d'homme extraordinaire qu'il s'était faite dans toute la France, la faveur royale dont il jouissait lui persuadaient que son mérite[ [524] était encore au-dessus de tout ce qu'elle voulait faire pour lui. Elle s'affermissait dans le projet qu'elle avait de l'épouser; et, avec l'énergie et la ténacité de son caractère, cette résolution une fois prise était invariable. Mais son embarras était de savoir comment elle la mettrait à exécution.—Quand elle se faisait cette question, son cœur palpitait, sa tête s'embarrassait et son esprit flottait incertain. Lorsque l'âme est vivement émue par un objet d'où dépend le sort de notre vie, plus on désire atteindre le but, plus on hésite sur les moyens d'y parvenir.

La première chose à faire, sans doute, était d'instruire Lauzun du projet qu'elle avait formé sur lui. Mais c'était précisément là pour elle le point difficile. Il fallait que Lauzun sût d'abord qu'elle l'aimait; et quoiqu'elle eût tâché de le lui faire apercevoir par tous les moyens qui ne répugnaient pas à sa pudeur, il ne paraissait pas le moins du monde soupçonner la nature de ses sentiments pour lui. Elle s'affligeait de ne pas reconnaître en lui les signes de l'amant, tels que Corneille les donne dans la tirade dont nous avons cité les premiers vers et dont voici les derniers, que Mademoiselle trouvait fort beaux, parce qu'ils lui semblaient en parfait rapport avec sa situation:

La langue en peu de mots en explique beaucoup;

Les yeux, plus éloquents, font tout voir tout d'un coup;

Et, de quoi qu'à l'envi tous les deux nous instruisent,

Le cœur en entend plus que tous les deux n'en disent.

Mademoiselle chercha de nouveau, et plus fréquemment que par le passé, à se trouver en tête-à-tête avec Lauzun. Mais lui abrégeait le plus qu'il pouvait ces entretiens particuliers; il s'y prêtait avec un empressement si froid, un air si respectueux que Mademoiselle, toute troublée devant lui, ne pouvait se résoudre à rompre le silence; et ces entrevues si vivement désirées, ménagées par elle avec tant de peine et de mystère, étaient toujours sans résultat[ [525].

Cette situation était trop pénible pour que la princesse ne cherchât point à la faire cesser. Elle ne voyait cependant d'autre moyen que de faire à Lauzun une déclaration. Alors sa pudeur, sa fierté se révoltaient à cette idée qui lui revenait sans cesse. Elle en était obsédée; elle frissonnait, se désespérait, versait des larmes, et ne pouvait rien déterminer.

Au milieu de ses incertitudes et de ses douleurs, Mademoiselle apprit que l'on parlait de lui faire épouser le duc de Lorraine, afin d'arranger le différend qui existait entre ce prince et le roi de France. Cette circonstance lui parut favorable pour instruire Lauzun des projets qu'elle avait sur lui. Elle le trouva chez la reine au moment où le bruit de cette alliance se répandait, et lui dit, en se retirant dans l'embrasure d'une croisée, qu'elle avait à lui parler. Il la suivit. «Il avait, dit-elle dans ses Mémoires, une telle fierté que je le regardai comme le maître du monde.»—Elle lui dit, non sans trembler un peu, qu'elle avait une résolution à prendre, mais que, le considérant comme son plus fidèle ami, elle ne voulait rien faire sans lui avoir demandé avis.—Lauzun répondit à cette ouverture par d'humbles révérences et par des témoignages de reconnaissance sur l'honneur que la princesse lui faisait. Il lui protesta que, par sa sincérité, il répondrait à la bonne opinion qu'elle avait de lui.—Alors elle lui parla des bruits qui couraient sur son mariage avec M. de Lorraine et sur les intentions du roi à cet égard. Lauzun feignit de tout ignorer, et dit simplement que l'amitié et la déférence du roi pour Mademoiselle lui feraient vouloir sur cela ce qu'elle désirait.—Mais elle s'empressa de déclarer à Lauzun que, quelle que fût la volonté du roi, elle était bien décidée à ne pas s'immoler à des considérations de grandeur et de gloire; qu'elle ne voulait point se marier à un inconnu, fût-il un puissant souverain; qu'elle voulait un honnête homme, qu'elle pût aimer[ [526]. Lauzun, sans paraître deviner où tendait ce discours, dit à la princesse que ses sentiments étaient pleins de raison; qu'il les approuvait, mais qu'il s'étonnait qu'heureuse comme elle l'était elle songeât à se marier.—Alors elle lui avoua qu'elle y était déterminée par la quantité de personnes qui comptaient sur son bien et qui par conséquent souhaitaient sa mort.—Lauzun avoua que cette considération était vraie et sérieuse, mais que cette affaire était d'une telle importance qu'il fallait qu'elle y réfléchît mûrement; que, de son côté, il y songerait avec application, et qu'après il lui en dirait son avis.