C'est madame de Sévigné qui donne au comte de Grignan tous les détails sur la maladie qui conduisit au tombeau l'aimable duchesse de Saint-Simon, leur amie commune. Elle fut atteinte de la petite vérole, et succomba le 2 décembre 1670. C'était la première femme de Claude de Saint-Simon, père de l'auteur des Mémoires, et la fille cadette de M. de Portes, du nom de Budos. Son beau-fils, le duc de Saint-Simon, nous apprend qu'elle était belle, d'une amabilité et d'une douceur qui la faisaient aimer de tout le monde[ [580]. Dans sa jeunesse, elle était, comme madame de Sévigné, une des célébrités de l'hôtel de Rambouillet; et le grand Dictionnaire des Précieuses a tracé d'elle, sous le nom de Sinésis, un portrait qui ressemble à celui qu'a donné Saint-Simon[ [581]; seulement l'auteur du Dictionnaire ajoute qu'elle était plus sérieuse qu'enjouée. Enlevée à la fleur de l'âge, elle fut vivement regrettée: madame de Sévigné, qui se montre très-affligée de sa perte[ [582], recommande à ce sujet à son gendre d'écrire une lettre de condoléance à la duchesse de Brissac, femme d'un caractère tout différent de celui de sa mère et mieux connue par les Lettres de madame de Sévigné que par les Mémoires de son frère[ [583].
L'hiver de cette année 1670 fut remarquable par la rigueur du froid[ [584] et par la grande mortalité qu'éprouva la population. Ce même fléau de la petite vérole, qui avait été funeste à la duchesse de Saint-Simon, menaçait de cécité le jeune duc de Noirmoutier; et une imprudence le rendit complétement aveugle[ [585]. Madame de Sévigné le nomme familièrement le petit de Noirmoutier, parce qu'il n'avait pas encore vingt ans[ [586]; c'était le fils de Louis de la Trémouille, duc de Noirmoutier, si actif pendant la Fronde[ [587], si assidu auprès de madame de Sévigné pendant sa belle jeunesse. Elle sut conserver comme ami celui qui avait voulu être son amant. Elle l'avait perdu depuis quatre ans, et son fils[ [588] avait succédé à l'affection qu'elle portait au père: voilà pourquoi elle informe si exactement M. de Grignan des progrès du mal qui affligeait ce jeune homme. Elle lui parle aussi de M. de Foix (Charles-Henri de Foix, abbé de Saint-Rebais), que la petite vérole a de même mis à l'extrémité, et d'un jeune fils du landgrave de Hesse (Guillaume VII), qui mourut de la fièvre continue, parce que, suivant madame de Sévigné, sa mère lui avait recommandé, en partant, de ne point se faire saigner à Paris. «Il ne s'est point fait saigner, il est mort.» Alors s'agitait avec chaleur, entre les médecins, la grande question, qui dure encore, sur l'efficacité ou le danger de la saignée pour la cure de certaines maladies[ [589].
Madame de Sévigné se garde bien de s'appesantir sur ces tristes détails; les mêmes lettres qui les contiennent renferment aussi les nouvelles qui pouvaient distraire M. de Grignan de ce qu'ils avaient d'affligeant. Tantôt c'est le mariage de M. de Nevers avec mademoiselle de Thianges; puis l'intrigue du comte de Saint-Paul avec la maréchale de la Ferté[ [590]; ensuite le pari de trois mille pistoles entre M. le Grand (Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, grand écuyer) et le maréchal de Bellefonds, pour une course qu'ils devaient faire au bois de Boulogne le lundi suivant (1er décembre), sur des chevaux «vites comme des éclairs[ [591].» Quelquefois elle l'entretient des motets qu'elle avait promis[ [592], ce qui nous fait supposer que le comte de Grignan était musicien; supposition dont la vérité se trouve confirmée par la recommandation qu'elle lui fait de ne pas négliger sa voix. Les lectures enjouées, comme les lectures sérieuses, plaisaient au comte de Grignan; et son goût en cela était conforme à celui de madame de Sévigné, qui, dans la correspondance de cette année, fait plusieurs heureuses allusions aux Contes de la Fontaine, dont un nouveau recueil complet venait de paraître avec privilége du roi[ [593]. En même temps elle annonce à son gendre qu'elle lui enverra un traité de Nicole. «C'est d'une extrême beauté, dit-elle; le livre est de l'ami intime de Pascal: il ne vient rien de là que de très-parfait; lisez-le avec attention. Voilà aussi de très-beaux airs, en attendant les motets[ [594].»—Et peu après elle lui exprime le plaisir que lui ont fait les sermons du P. Bourdaloue, prêchés devant la cour aux Tuileries; ils lui paraissent infiniment au-dessus de tout ce qu'elle a entendu en ce genre[ [595]. Qu'on fût janséniste ou jésuite, dévot ou indévot, on était certain de plaire à madame de Sévigné avec de l'esprit et du talent.
CHAPITRE XVI
1670-1671.
Continuation de la correspondance de madame de Sévigné avec le comte de Grignan.—Quand elle lui parle d'affaires sérieuses, elle les traite à fond et lui donne d'excellents conseils.—Digression sur les affaires de Provence lorsque M. de Grignan fut nommé lieutenant général.—Droits des états remplacés par une commission du parlement.—Le roi enlève au parlement le droit de gouverner en l'absence du gouverneur et de son lieutenant.—Le baron d'Oppède, président du parlement, est nommé d'office pour remplir les fonctions de gouverneur.—Influence de l'évêque de Marseille.—Position difficile où se trouve placé le comte de Grignan.—Conseils qui lui sont donnés par madame de Sévigné.—M. de Grignan demande à l'assemblée des communautés de Provence des fonds pour payer ses gardes.—Cette demande est rejetée.—Par le moyen de madame de Sévigné, qui agit auprès du baron d'Oppède et de l'archevêque d'Aix, M. de Grignan obtient de l'assemblée une gratification annuelle.—Madame de Grignan accouche d'une fille.—Détails sur la destinée de cet enfant.—Madame de Sévigné s'efforce de retarder le départ de madame de Grignan pour la Provence.—Elle cite à M. de Grignan madame de Rochefort, qui ne peut venir à Paris à cause du mauvais temps.—Détails sur madame de Rochefort.—Mariage de mademoiselle d'Heudicourt, cousine des Grignan.—Le coadjuteur de l'archevêque d'Arles devait assister à ses noces; il y renonce, et madame de Grignan part avec lui pour la Provence.—Date de ce départ.
Dans ses lettres à M. de Grignan et dans tout le cours de sa correspondance madame de Sévigné ne passe pas toujours, ainsi que nous venons de le voir, d'un sujet à un autre légèrement et rapidement. Quand il est question d'affaires sérieuses, et surtout d'affaires qui intéressent l'honneur, la gloire ou la fortune de son gendre et de sa fille, elle s'y arrête, et les envisage sous toutes les faces. Ce n'est plus alors la femme aimable, instruite, spirituelle et sensée, qui cause sur les événements du jour, sur la religion, la littérature, les spectacles, les modes; qui moralise sur les joies et les tristesses du monde. C'est l'homme des grandes choses, qui voit tout, qui apprécie tout à sa juste valeur, les obstacles et les moyens, les intérêts et les intrigues, les passions et les caractères.
A l'époque dont nous traitons, la position de M. le comte de Grignan inquiétait madame de Sévigné; et, pour bien comprendre ce que cette position avait de difficile, il est nécessaire de faire connaître ce qu'était alors le gouvernement de la Provence.
Cette province était ce que l'on appelait un pays d'états, réuni et soumis à la couronne, mais sous certaines conditions, ayant ses représentants, son parlement et ses franchises. Comme dans les autres pays de même origine, ces garanties de la liberté, par l'effet des empiétements du pouvoir royal, se réduisaient à de pures formes. Cependant il restait encore à la Provence un privilége reconnu et respecté par le pouvoir: c'est que, quand le gouverneur et le lieutenant général étaient tous les deux absents, le parlement prenait de droit le gouvernement de la province; et, pour l'exercice de ce droit, il nommait dans son sein une commission à laquelle ses pouvoirs étaient délégués. Ce cas se présenta lorsque le duc de Vendôme, gouverneur de Provence, fut nommé cardinal en 1667. Le gouverneur et son lieutenant se trouvèrent tous les deux absents. Louis XIV se ressouvenait de la Fronde, et refusait au parlement de Paris toute action sur la police du royaume; il était peu disposé à permettre que cette action fût exercée par un parlement de province dans l'étendue de son ressort. Cependant, pour ne pas attenter trop ouvertement à des droits consacrés par le temps et par un long usage, il nomma, pour commander en l'absence du duc de Vendôme, gouverneur, et de Mérinville, lieutenant général, le premier président du parlement, Henri Forbin de Meynier, baron d'Oppède. On n'osa point faire de réclamation; mais cette mesure indisposa le parlement et ceux de la noblesse et du clergé qui avaient droit de siéger dans l'assemblée des états et qui étaient regardés comme les gardiens naturels des libertés de la province[ [596]. Comme on soupçonnait le baron d'Oppède d'avoir sollicité son brevet de gouverneur par intérim, qu'on l'accusait de partialité dans son administration et de profiter de son autorité pour son intérêt particulier, il éprouva de fortes oppositions. Les ministres de Louis XIV comprirent qu'il était nécessaire de faire surveiller les mécontents par quelqu'un qui eût plus d'influence que le baron d'Oppède. L'évêque de Marseille, Forbin-Janson, s'offrit à eux, et il leur fournit ainsi l'occasion de connaître sa capacité[ [597]. Ils s'habituèrent peu à peu à traiter avec lui toutes les affaires de la Provence qui avaient quelque importance. Forbin, son parent, ami de Bontems, les servait à la cour auprès du roi, et ajoutait à son crédit tout le poids d'une si haute volonté.
C'est dans ces circonstances que le comte de Grignan fut nommé lieutenant général, pour remplir la place du gouverneur absent. Sa présence dans la province et son investiture dans la charge dont il était revêtu faisaient cesser de droit l'autorité que le baron d'Oppède avait exercée à un titre assez peu légal, et tendait à anéantir l'influence que l'évêque de Marseille, sans aucun titre, avait usurpée dans les affaires. Ces deux hommes, puissants par l'indépendance de leurs fonctions et par les dignités dont ils étaient revêtus, par les créatures et les partisans qu'ils s'étaient faits dans le pays, formaient obstacle à l'autorité pleine et entière du lieutenant général gouverneur. L'intervention de l'évêque pour les affaires qui n'étaient pas du ressort ecclésiastique était surtout humiliante pour le comte de Grignan, puisque, par les pouvoirs dont le lieutenant général était revêtu, elle devait être inutile. Mais son inexpérience la rendait nécessaire, et, malgré tous ses efforts pour la faire cesser, elle continuait toujours. C'est ce qui produisit l'aversion que le comte de Grignan avait pour le prélat. Le caractère aigre et altier de celui-ci[ [598] n'était pas propre à la diminuer. Entre ces deux hommes les luttes devinrent plus fréquentes et l'inimitié s'accrut de jour en jour.