La Providence, nous devons le croire, fut douce et bonne envers Marie-Blanche d'Adhémar, puisqu'elle l'a soustraite aux peines et aux agitations du monde pour la consacrer à Dieu. Cependant tout ce que nous savons sur sa vie nous est donné par quelques lignes des lettres de madame de Sévigné et surtout par celles qui furent écrites lorsque la jeune vierge avait acquis l'âge de vingt ans, et probablement peu après qu'elle eut prononcé ses vœux, hélas! perpétuels: «Je fais réponse à ma chère petite Adhémar avec une vraie amitié. La pauvre enfant! qu'elle est heureuse, si elle est contente! Cela est sans doute; mais vous m'entendez bien[ [613]

Ces lignes mystérieuses et mélancoliques et quelques autres[ [614] laissent subsister une douloureuse incertitude sur le sort de cette aînée des enfants du comte de Grignan.

Dix jours après son accouchement, madame de Grignan se trouvait parfaitement rétablie, et madame de Sévigné commençait ainsi la grande lettre qu'elle écrivait au comte de Grignan sur ses affaires de Provence: «Ne parlons plus de cette femme, nous l'aimons au delà de toute raison; elle se porte très-bien, et je vous écris en mon propre et privé nom[ [615]

Il était bien naturel que madame de Sévigné retardât, autant qu'elle le pouvait raisonnablement, le départ pour la Provence de cette femme, bien véritablement aimée d'elle au delà de toute raison. Aussi la voyons-nous redoubler de soins, de tendresses et de cajoleries pour le comte de Grignan; parler sans cesse du désir qu'a sa fille d'aller le rejoindre; exagérer les inconvénients, les dangers de ce voyage dans une si rigoureuse saison. Il paraît que la nouvelle de la nomination de M. de Grignan à la lieutenance générale de Provence, et l'idée de se voir séparée de sa fille, avait causé une telle affliction à madame de Sévigné que sa santé en avait été altérée; car, en parlant à M. de Grignan du prochain départ de sa fille, elle lui dit douloureusement: «Je serai bientôt dans l'état où vous me vîtes l'année passée[ [616]

Cependant le 16 janvier arrive; c'est-à-dire que deux mois se sont écoulés depuis l'accouchement de madame de Grignan, et elle n'a point encore quitté sa mère. «Hélas! dit celle-ci, je l'ai encore cette pauvre enfant! et quoi qu'elle ait pu faire, il ne lui a pas été possible de partir le 10 de ce mois[ [617].» Et voyez quel monde d'obstacles madame de Sévigné accumule pour retarder ce départ! A l'entendre, elle le souhaite, et c'est forcément qu'elle le diffère. «Les pluies ont été et sont encore si excessives qu'il y aurait eu de la folie à se hasarder. Toutes les rivières sont débordées, tous les grands chemins sont noyés, toutes les ornières cachées; on peut fort bien verser dans tous les gués. Enfin, la chose est au point que madame de Rochefort, qui est chez elle à la campagne, qui brûle d'envie de revenir à Paris, où son mari la souhaite et où sa mère l'attend avec une impatience incroyable, ne peut pas se mettre en chemin, parce qu'il n'y a pas de sûreté, et qu'il est vrai que cet hiver est épouvantable; il n'a pas gelé un moment, et il a plu tous les jours comme des pluies d'orage; il ne passe plus aucun bateau sous les ponts; les arches du Pont-Neuf sont quasi comblées: enfin c'est une chose étrange.»

Madeleine de Laval-Bois-Dauphin, mariée depuis peu au marquis de Rochefort, était liée avec madame de Grignan, et du même âge[ [618]. Nommée deux ans après dame du palais, son mari fut ensuite fait maréchal de France[ [619] et mourut à l'âge de quarante ans; sa femme se montra longtemps inconsolable de sa perte[ [620]. Jolie personne, elle inspira à la Fare une passion à laquelle elle se montra insensible. Celle qu'eut pour elle Louvois fut plus constante et plus sérieuse[ [621]; mais, à l'époque où madame de Sévigné écrivait la lettre que nous venons de citer, toutes les affections de madame de Rochefort étaient concentrées sur son mari, et l'exemple était donc bien choisi[ [622]. Madame de Sévigné ne veut pas que sa fille, pour aller joindre son mari, paraisse arrêtée par la crainte du danger; aussi elle prend tout sur elle, et dit:

«Je vous avoue que l'excès d'un si mauvais temps fait que je me suis opposée à son départ pendant quelques jours. Je ne prétends pas qu'elle évite le froid, ni les boues, ni les fatigues du voyage; mais je ne veux pas qu'elle soit noyée. Cette raison, quoique très-forte, ne la retiendrait pas présentement, sans le coadjuteur, qui part avec elle et qui est engagé de marier sa cousine d'Harcourt. Cette cérémonie se fait au Louvre. M. de Lionne est le procureur; le roi lui a parlé... Ce serait une chose si étrange que d'aller seule, et c'est une chose si heureuse pour elle d'aller avec son beau-frère, que je ferai tous mes efforts pour qu'ils ne se quittent pas. Cependant les eaux s'écouleront un peu. Je veux vous dire de plus que je ne sens point le plaisir de l'avoir présentement: je sais qu'il faut qu'elle parte; ce qu'elle fait ici ne consiste qu'en devoirs et en affaires; on ne s'attache à nulle société; on ne prend aucun plaisir; on a toujours le cœur serré; on ne cesse de parler de chemins, de pluies, des histoires tragiques de ceux qui se sont hasardés. En un mot, quoique je l'aime comme vous savez, l'état où nous sommes à présent nous pèse et nous ennuie; ces derniers jours-ci n'ont aucun agrément. Je vous suis très-obligée, mon cher comte, de toutes vos amitiés pour moi et de toute la pitié que je vous fais. Vous pouvez mieux qu'un autre comprendre ce que je souffre et ce que je souffrirai[ [623]

L'inquiétude de madame de Sévigné au sujet de ce départ était d'autant plus grande que si ce mariage de la cousine du coadjuteur tardait plus de huit jours, et que le coadjuteur persistât à vouloir y assister, elle voyait sa fille résolue à partir sans lui, ce qui lui paraissait à elle le comble de la folie, et la mettait au désespoir[ [624]. Le mariage n'eut lieu que trois semaines après la date de cette lettre à M. de Grignan. Mais le coadjuteur, d'après les vives instances de madame de Sévigné, aima mieux renoncer à assister à cette cérémonie que de ne pas accompagner sa belle-sœur; c'est ce qui résulte évidemment de la date de la célébration des noces de mademoiselle d'Harcourt[ [625] avec Pereïra de Mello, duc de Cardaval, qui eut lieu le 7 février[ [626], et de la lettre de madame de Sévigné, datée du 6 du même mois. C'est par cette lettre que commence cette longue suite de complaintes sur la douleur qu'éprouvait madame de Sévigné d'être séparée de sa fille; éloquentes et touchantes expressions de ses tourments maternels, qui tiennent une si grande place dans sa correspondance. Dès la première phrase de cette lettre, nous apprenons que madame de Grignan était partie la veille du jour où elle fut écrite.

CHAPITRE XVII.
1671.