«Vos lettres, lui dit-elle, sont premièrement très-bien écrites, et de plus si tendres et si naturelles qu'il est impossible de ne les pas croire; la défiance même en serait convaincue: elles ont le caractère de vérité qui se maintient toujours et qui se fait voir avec autorité... Vos paroles ne servent tout au plus qu'à vous expliquer; et, dans cette noble simplicité, elles ont une force à quoi l'on ne peut résister. Voilà, ma bonne, comme vos lettres m'ont paru; jugez quel effet elles me font et quelles sortes de larmes je répands en me trouvant persuadée de la vérité de toutes les vérités que je souhaite le plus sans exception! Vous pouvez juger par là de ce que m'ont fait toutes les choses qui m'ont donné autrefois un sentiment contraire. Si mes paroles ont la même puissance que les vôtres, il ne faut pas vous en dire davantage. Je suis assurée que mes vérités ont fait sur vous leur effet ordinaire. Mais je ne veux point que vous disiez que j'étais un rideau qui vous cachait. Tant pis si je vous cachais, vous êtes encore plus aimable quand on a tiré le rideau; il faut que vous soyez à découvert pour être dans votre perfection: nous l'avons dit mille fois. Pour moi, il me semble que je suis toute nue, qu'on m'a dépouillée de tout ce qui me rendait aimable. Je n'ose plus voir le monde; et quoi qu'on ait fait pour m'y remettre, j'ai passé tous ces jours comme un loup garou, ne pouvant faire autrement. Peu de gens sont dignes de comprendre ce que je sens. J'ai cherché ceux qui sont de ce petit nombre, et j'ai évité les autres[ [706].»
Sept jours après avoir écrit cette lettre, madame de Sévigné s'exprime sur le même sujet d'une manière plus significative encore dans sa réponse à une nouvelle lettre de sa fille.
«Je vous conjure, ma chère bonne, de conserver vos yeux.—Pour les miens, vous savez qu'ils doivent mourir à votre service. Vous comprenez bien, ma belle, que, de la manière dont vous m'écrivez, il faut que je pleure en lisant vos lettres. Pour comprendre quelque chose à l'état où je suis, joignez, ma bonne, à la tendresse et à l'inclination naturelle que j'ai pour votre personne la petite circonstance d'être persuadée que vous m'aimez, et jugez de l'excès de mes sentiments. Méchante, pourquoi me cachez-vous quelquefois de si précieux trésors? Vous avez peur que je ne meure de joie; mais ne craignez-vous pas aussi que je ne meure de déplaisir de croire et de voir le contraire? Je prends d'Hacqueville à témoin de l'état où il m'a vue autrefois. Mais quittons ces tristes souvenirs, et laissez-moi jouir d'un bien sans lequel la vie m'est dure et fâcheuse. Ce ne sont point des paroles, ce sont des vérités. Madame de Guénégaud m'a mandé de quelle manière elle vous a vue; pour moi, je vous conjure, ma bonne, d'en conserver le fond; mais plus de larmes, je vous en conjure: elles ne vous sont pas si saines qu'à moi. Je suis présentement assez raisonnable, je me soutiens au besoin, et quelquefois je suis quatre ou cinq heures tout comme un autre; mais peu de chose me remet à mon premier état: un souvenir, un lieu, une parole, une pensée un peu trop arrêtée; vos lettres surtout, les miennes même en les écrivant, quelqu'un qui me parle de vous, voilà des écueils à ma constance, et ces écueils se rencontrent souvent. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ah! ma bonne, je voudrais bien vous voir un peu, vous entendre et vous embrasser, vous voir passer, si c'est trop que le reste. Eh bien! voilà de ces pensées à quoi je ne résiste pas; je sens qu'il m'ennuie de ne vous plus avoir; cette séparation me fait une douleur au cœur et à l'âme, que je sens comme un mal du corps[ [707].»
Elle ne termine presque jamais sa lettre sans prier sa fille de l'aimer, sans renouveler le témoignage de sa tendresse par une expression vive et forte.—«Ma fille, aimez-moi donc toujours;—c'est ma vie, c'est mon âme que votre amitié;—je vous le disais l'autre jour, elle fait toute ma joie et toutes mes douleurs.» Dans une autre lettre: «Je souhaite, ma petite, que vous m'aimiez toujours; c'est ma vie, c'est l'air que je respire[ [708].» Dans une autre encore elle termine ainsi: «Je vous remercie de vos soins, de votre amitié, de vos lettres; ma vie tient à toutes ces choses-là[ [709].» Dans une autre enfin: «Vous êtes mon cœur et ma vie. Seposto ho il cor nelle sue mani, a lei stara di farsi amar quanto le piace[ [710].»
Madame de Sévigné comprenait tout ce qu'il y avait d'insensé dans l'excès de cette tendresse; aussi cherchait-elle à la combattre par la raison, par la religion, par tous les genres de distractions qui s'alliaient avec sa position, ses inclinations et ses devoirs; et c'est lorsqu'elle veut badiner de sa peine, c'est lorsque la violence de ses sentiments se trahit malgré ses efforts pour les comprimer qu'elle nous touche le plus; alors sa délirante gaieté nous serre le cœur et rend plus déchirant encore le cri de douleur qui la termine. Madame de Grignan était au château de Grignan. Elle écrit à madame de Sévigné, alors aux Rochers, qu'elle se fait peindre; que le comte de Grignan s'amuse à jouer au mail, qu'il y est très-adroit, et qu'enfin il embrasse sa belle-mère. Rien ne paraît plus ordinaire et plus simple que ces détails, rien de moins propre en apparence à émouvoir la sensibilité. Mais voyez l'émotion qu'ils excitent dans le sein de cette pauvre mère, et jugez-en par ce peu de paroles qu'elle jette sur le papier: «Vous dites donc que M. de Grignan m'embrasse. Vous perdez le respect, mon pauvre Grignan. Viens donc un peu jouer dans mon mail, je t'en conjure; il y fait si beau; j'ai tant d'envie de vous voir jouer; vous avez si bonne grâce, vous faites de si beaux coups! Vous êtes bien cruel de me refuser une promenade d'une heure seulement. Et vous, ma petite, venez, nous causerons... Ah! mon Dieu! j'ai bien envie de pleurer[ [711].»
Au milieu des plaisirs du monde, de la musique et des danses, madame de Sévigné se trouvait tout à coup assaillie par le souvenir de sa fille et plongée dans une invincible mélancolie. Les airs d'Ytier, que sa fille aimait, faisaient sur elle une impression douloureuse. Au sortir d'un bal où elle avait assisté à Vitré, elle écrit à madame de Grignan, du cabinet de la duchesse de Chaulnes: «Mais sera-t-il possible, ma fille, que M. de Grignan ne me donne jamais le plaisir de vous voir danser un moment? Quoi! je ne reverrai jamais cette danse et cette grâce parfaite qui m'allait droit au cœur? Je meurs d'envie de pleurer au bal, et quelquefois j'en passe mon envie sans que personne s'en aperçoive; certains airs, certaines danses font cet effet très-ordinairement[ [712].»
De cette éloquence du sentiment, qui s'élève quelquefois jusqu'au sublime, madame de Sévigné tombe dans le plaisant et le grotesque, et elle exprime alors non moins énergiquement ce qu'elle éprouve, comme dans cette fin d'une de ses lettres: «Adieu, ma très-aimable bonne, je ne pense qu'à vous; si, par un miracle que je n'espère ni ne veux, vous étiez hors de ma pensée, il me semble que je serais vide de tout, comme une figure de Benoît.» Ce Benoît était un artiste qui excellait à faire des portraits en cire; il montrait pour de l'argent, réunies dans un grand salon, les effigies des principaux seigneurs de la cour, revêtus de leurs plus brillants costumes[ [713]. Dans une autre lettre, où elle plaisante sur son défaut de mémoire, elle dit: «Nous sentons plus que jamais que la mémoire est dans le cœur; car quand elle ne nous vient pas de cet endroit, nous n'en avons pas plus que des lièvres[ [714].»
Cependant un jubilé était ouvert; la semaine sainte approchait, et madame de Sévigné, pour échapper aux pensées qu'elle se reproche et qui la tourmentent, se rend à Livry, afin d'y passer quelques jours dans une retraite pieuse, bien résolue, tant qu'elle y serait, de ne point écrire à sa fille. Vaine résolution!—Elle se trouve forcée de retourner à Paris, où elle termine les tristes et humiliants aveux commencés à Livry.
«Ma chère bonne, il y a trois heures que je suis partie de Paris avec l'abbé (de Coulanges, son tuteur), Hélène (sa femme de chambre), Hébert (son valet de chambre) et Marphise (sa chienne), dans le dessein de me retirer du monde et du bruit jusqu'à jeudi au soir. Je prétends être en solitude; je fais de ceci une petite Trappe; je veux y prier Dieu, y faire mille réflexions; j'ai résolu d'y jeûner beaucoup, pour toutes sortes de raisons; de marcher pour tout le temps que j'ai été dans ma chambre, et surtout de m'ennuyer pour l'amour de Dieu. Mais ce que je ferai beaucoup mieux que tout cela, c'est de penser à vous, ma fille; je n'ai pas encore cessé depuis que je suis arrivée, et, ne pouvant contenir tous mes sentiments, je me suis mise à vous écrire au bout de cette petite allée sombre que vous aimez, assise sur ce siége de mousse où je vous ai vue quelquefois couchée. Mais, mon Dieu! où ne vous ai-je point vue ici? et de quelle façon toutes ces pensées me traversent-elles le cœur? Il n'y a point d'endroit, point de lieu, ni dans la maison, ni dans l'église, ni dans le pays, ni dans le jardin, où je ne vous ai vue... Je vous vois, vous m'êtes présente; je pense et je repense à vous. Ma tête et mon esprit se creusent; mais j'ai beau tourner, j'ai beau chercher cette chère enfant que j'aime avec tant de passion, elle est à deux cents lieues de moi, je ne l'ai plus. Sur cela, je pleure sans pouvoir m'en empêcher. Ma chère bonne, voilà qui est bien faible; pour moi, je ne sais point être forte contre une tendresse si juste et si naturelle. L'état où ce lieu m'a mise est une chose incroyable: je vous prie de ne pas parler de mes faiblesses; mais vous devez aimer et respecter mes larmes, qui viennent d'un cœur tout à vous[ [715].»
Puis encore, le surlendemain, elle reprend la plume pour faire une nouvelle infraction à la résolution qu'elle avait prise; et le jeudi saint elle écrit: «Si j'avais autant pleuré mes péchés que j'ai pleuré pour vous depuis que je suis ici, je serais très-bien disposée pour faire mes pâques et mon jubilé. J'ai passé ici le temps que j'avais résolu, et de la manière dont je l'avais prévu. C'est une chose étrange qu'une imagination vive qui représente toutes choses comme si elles étaient encore; sur cela, on songe au présent; et quand on a le cœur comme je l'ai, on se meurt. Je ne sais où me sauver de vous; notre maison de Paris m'assomme encore tous les jours, et Livry m'achève. Pour vous, c'est par un effort de mémoire que vous pensez à moi; la Provence n'est point obligée de me rendre à vous, comme ces lieux-ci doivent vous rendre à moi. J'ai trouvé de la douceur dans la tristesse que j'ai eue ici. Une grande solitude, un grand silence, un office triste, des ténèbres chantées avec dévotion, un jeûne canonique, et une beauté dans ces jardins dont vous seriez charmée; tout cela m'a plu. Je n'avais jamais été à Livry la semaine sainte. Hélas! que je vous y ai souhaitée! Quelque ennemie que vous soyez de la solitude, vous auriez été contente de celle-ci. Mais je m'en retourne à Paris par nécessité. Je veux demain aller à la Passion du P. Bourdaloue et du P. Mascaron. J'ai toujours honoré les belles Passions. Adieu, ma chère petite; voilà ce que vous aurez de Livry; j'achèverai cette lettre à Paris. Si j'avais eu la force de ne vous y point écrire, et de faire un sacrifice à Dieu de tout ce que j'ai senti, cela vaudrait mieux que toutes les pénitences du monde; mais, au lieu d'en faire un bon usage, j'ai cherché de la consolation à vous en parler. Ah! ma bonne, que cela est faible et misérable[ [716]!»