Madame de Sévigné partit le lendemain vendredi, 23 décembre, à cinq heures du matin, pour se rendre à Grignan[ [605]. Elle revint à Aix avec sa fille, qui faillit de mourir en accouchant. On peut juger des angoisses de madame de Sévigné tant que dura le danger[ [606]. Probablement l'enfant ne vécut point, il n'en est nulle part fait mention.
Madame de Grignan fut cependant promptement rétablie, puisque, ayant accouché en mars, elle n'éprouvait plus au commencement d'avril, du mal qu'elle avait ressenti, qu'une grande lassitude[ [607].
Madame de Sévigné passa à Aix, chez son gendre, tout l'hiver et une partie de l'été suivant.
CHAPITRE X.
1673.
Séjour de madame de Sévigné en Provence.—Des lettres qu'elle écrit à ses amis de Paris.—Des lettres qu'elle reçoit.—Nouvelles qui lui sont données par M. de la Rochefoucauld, madame de Coulanges, madame de la Fayette.—Levée du siége de Charleroi.—Crédit de madame Dufresnoy.—Occupations nombreuses de Louis XIV.—Ses égards pour la reine.—Il laisse madame de Montespan à Courtray.—Habileté de sa politique.—Il fait à cheval toute la campagne de 1673.—Madame de Coulanges se fait peindre.—Voit en secret madame Scarron.—Rendez-vous du beau monde chez la maréchale d'Estrées.—Détails sur cette dame,—sur madame de Marans,—la comtesse du Plessis, de Clérambault,—M. de Mecklembourg.—Congrès pour la pacification.—De madame de Monaco et du comte de Tott.—De l'abbé de Choisy en Bourgogne.—L'abbé Têtu déplaît à madame de Coulanges.—Madame de la Fayette.—De sa paresse à écrire.—Ses vapeurs, ses prétentions à dominer la société parisienne.—Le roi donne une rente à son fils.—Recherchée par le fils du prince de Condé.—Sa correspondance avec Briord quand M. le Duc est à l'armée.—Madame de la Fayette et sa société vont dîner à Livry.—Chez qui.—Nouvelles de conversions et d'aventures galantes.—Du marquis d'Ambres.—Sur le titre de monseigneur.—Influence personnelle de Louis XIV sur la politique et les destinées de l'Europe.—Alliance intime de Louis XIV et de Charles II.—On s'occupait dans le monde de ce qui se passait dans les deux cours.—De Montaigu.—De sa liaison avec la duchesse de Brissac.—De son mariage avec la comtesse de Northumberland.—Le roi prend Maëstricht.—La Trousse est envoyé en Bourgogne.—Sévigné reste à Paris.—Il obtient un congé.—Il devient amoureux de madame du Ludres.—Il a besoin d'argent.—Madame de la Fayette en demande pour lui à sa mère.—Question entre deux maximes, faite par madame de la Fayette à madame de Sévigné.—Détails sur la Rochefoucauld et sur son livre des Maximes.—Corneille donne Pulchérie, et Racine Mithridate.—Mort de Molière.
Durant les quatorze mois des années 1672 et 1673, que madame de Sévigné se trouva réunie avec sa fille en Provence[ [608], on est privé du journal presque quotidien qu'elle lui transmettait, et qui nous instruit d'une foule de particularités importantes pour l'histoire de son siècle.
Mais l'âge n'avait rien fait perdre à madame de Sévigné de sa vive imagination et de la faculté qu'elle avait de se rendre présente à ses amis même lorsqu'elle en était séparée par de grandes distances, et de les intéresser à tout ce qui se passait autour d'elle. Aussi aimait-on à recevoir de ses lettres, et c'est une grande perte pour la littérature et l'histoire que la disparition de celles qu'elle écrivit, pendant son séjour en Provence, à son fils, à son cousin de Coulanges, à madame de la Fayette, à madame de Coulanges, à mademoiselle de Meri, sa cousine, sœur du marquis de la Trousse, qui transmettait les nouvelles de l'armée qu'elle recevait de son frère[ [609], et enfin au duc de la Rochefoucauld. Celui-ci, dont la réputation était grande comme bon juge des ouvrages d'esprit, auquel les Boileau, les la Fontaine, les Molière soumettaient leurs écrits, était plus charmé que tout autre à la lecture des lettres de madame de Sévigné, parce que, comme homme de cour, comme bel esprit, il appréciait mieux que tout autre le talent qui s'y montrait. Il commence ainsi la réponse à la première lettre qu'il reçut d'elle de Provence: «Vous ne sauriez croire le plaisir que vous m'avez fait de m'envoyer la plus agréable lettre qui ait jamais été écrite: elle a été lue et admirée comme vous le pouvez souhaiter; il me serait difficile de vous rien envoyer de ce prix-là[ [610].» Et madame de Coulanges lui écrit: «J'ai vu une lettre admirable que vous avez écrite à M. de Coulanges; elle est si pleine de bon sens et de raison que je suis persuadée que ce serait méchant signe à qui trouverait à y répondre. Je promis hier à madame de la Fayette qu'elle la verrait; je la trouvai tête à tête avec un appelé M. le duc d'Enghien [le fils du grand Condé]. On regretta le temps que vous étiez à Paris, on vous y souhaita: mais, hélas! ils sont inutiles les souhaits! et cependant on ne saurait s'empêcher d'en faire[ [611].»
Heureusement que l'on possède quelques-unes des réponses qui ont été faites aux lettres qu'elle écrivit de Provence à ses amis, et qu'on peut, par ces réponses, suppléer en partie aux lettres qu'elle aurait écrites à sa fille si elle n'avait pas été en Provence.
Ces réponses sont de M. de la Rochefoucauld, de madame de Coulanges et de madame de la Fayette en dernier.