Madame de Grignan s'alarme du projet de madame de Sévigné d'aller en Bretagne.—Succès de Louis XIV; conquête de la Franche-Comté, du Roussillon.—Bataille de Senef.—Accroissement des impôts.—Misère du peuple, qui se révolte en Bretagne et en Guienne.—Le duc de Chaulnes quitte Cologne et se rend en Bretagne.—On annonce qu'on va y envoyer des troupes.—Le duc de Chaulnes s'y oppose.—Une émeute à Rennes.—Madame de Sévigné diffère son voyage.—Elle se décide à aller à Nantes.—Forbin conduit six mille hommes en Bretagne.—Le duc de Chaulnes, détesté des Bretons, sévit contre eux.—Madame de Sévigné veut qu'on agisse avec énergie contre les révoltés, mais désapprouve le despotisme de Louis XIV.—Refus fait à madame de Froulay.—Tragique histoire d'un passementier à Paris.—Les états de Bretagne s'assemblent à Dinan.—Sommes accordées.—Madame de Sévigné s'indigne du servilisme des députés.—Elle blâme l'évêque de Saint-Malo.—Libertés de la province violées par l'envoi des troupes.—Remontrances au roi à ce sujet.—Madame de Sévigné manifeste ses sentiments désapprobateurs.—Elle approuve son fils, qui les partage.—D'Harouis, trésorier des états.—Mauvaise situation de ses affaires.—Inquiétudes de madame de Sévigné à ce sujet.—Elles se réalisent par la suite.—Les comptes de d'Harouis sont examinés.—Vers de la Fontaine à ce sujet.—D'Harouis est condamné à une prison perpétuelle.—Il est plaint et secouru.
Aussitôt que madame de Grignan eut appris que sa mère se disposait à se rendre en Bretagne, elle s'alarma, et lui écrivit pour la détourner de faire ce voyage. Madame de Sévigné lui répondit:
«Vous êtes bonne sur vos lamentations de Bretagne; je voudrais avoir Corbinelli; vous l'aurez à Grignan. Je vous le recommande; et moi j'irai voir ces coquins qui jettent des pierres dans le jardin du patron (du duc de Chaulnes, gouverneur de Bretagne). On dit qu'il y a cinq ou six cents bonnets bleus en Bretagne qui auraient bon besoin d'être pendus, pour leur apprendre à parler. La haute Bretagne est sage, et c'est mon pays[ [376].»
Elle se trompait. Il est bien vrai que partout Louis XIV triomphait. La conquête de la Franche-Comté était achevée. Le comte de Schomberg avait défait les Espagnols et les avait chassés du Roussillon[ [377]. La flotte des Hollandais, commandée par Ruyter, avait été repoussée de Belle-Ile[ [378] et de la Martinique[ [379]. Le prince d'Orange, après le sanglant combat de Senef[ [380], avait été forcé de lever le siége d'Oudenarde. Turenne avait battu les Allemands à Ensisheim[ [381], à Mulhausen[ [382], à Turkheim[ [383]. Vaubrun avait pris Dachstein[ [384]. Vivonne, après avoir dispersé l'armée navale d'Espagne, était entré dans Messine[ [385] et d'Estrades avait mis une garnison dans la citadelle de Liége[ [386]. Dinan s'était rendu au maréchal de Créquy[ [387], Huy au marquis de Rochefort[ [388], Limbourg au duc d'Enghien[ [389]. La Suède fait une diversion en faveur de la France[ [390]. Les colonies nouvellement fondées prospèrent, et le roi nomme le premier évêque de Québec[ [391]. Sobieski s'assied sur le trône de Pologne par l'influence de Louis XIV, et la femme de la cour du grand monarque qu'il avait épousée devient reine de la Pologne[ [392]. Enfin madame de Sévigné écrivait: «Rien n'égale le bonheur des Français.» Et cependant c'est alors qu'il y eut des révoltes alarmantes en Guienne et en Bretagne, et qu'on craignit pour la Normandie, où les ennemis de la France entretenaient des intelligences. L'accroissement des impôts et la nécessité d'appesantir le joug du despotisme, qui en était la conséquence, furent la cause de ces troubles. Les dépenses de la guerre, les constructions de Versailles, le luxe de la cour, les largesses faites aux courtisans, aux maîtresses, aux ministres forcèrent Colbert, qui avait aussi part à ces largesses, de recourir à des taxes inaccoutumées, nuisibles à l'agriculture et au commerce. On afferma ces nouveaux impôts à des traitants, qui les rendaient, par leurs exactions, plus odieux au peuple. Les taxes sur le papier timbré et sur la vaisselle d'étain offensèrent surtout la Guienne; celles sur le tabac parurent intolérables aux paysans bretons[ [393]. Ces mécontentements étaient sourdement excités par les parlements, que Louis XIV avait contraints (février 1673) à enregistrer sans délibération ses édits avant de s'occuper d'aucune autre affaire; ce qui les réduisait à n'être plus que des cours de justice, et leur ôtait toute importance politique. Le feu de la rébellion était aussi attisé par les membres du tiers état, qui étaient punis par l'exil ou par la prison s'ils se permettaient de parler avec liberté dans les assemblées provinciales ou lorsqu'ils se montraient opposés aux demandes du gouvernement. Le duc de Chaulnes, qu'on avait tiré du congrès de Cologne pour l'envoyer dans son gouvernement de Bretagne, avait averti Colbert du danger que courait l'ordre public si on ne renonçait pas à l'exécution stricte et rigoureuse des impôts, si on ne remédiait pas aux vexations des traitants. Mais Colbert, qui voulait partout une comptabilité uniforme, répondit que les édits étaient exécutés en Languedoc et en Bourgogne; et il enjoignit au duc de Chaulnes de faire en sorte qu'il en fût de même en Bretagne[ [394]. Comme il y avait eu une légère émeute à Rennes, on donna ordre aux archers de Normandie de se rendre dans cette ville. De Chaulnes écrivit que l'exécution d'une telle mesure était le moyen de faire soulever Rennes et toute la province. Il espérait, si on révoquait cet ordre, pouvoir assurer la tranquillité. Il était parvenu à la rétablir sans rigueur et sans violence. «Il n'y a, écrivait-il, qu'en l'évêché de Quimper où les paysans s'attroupent tous les jours; et toute leur rage est présentement contre les gentilshommes, dont ils ont reçu de mauvais traitements[ [395]. Il est certain que la noblesse a traité fort rudement les paysans; ils s'en vengent présentement, et ont exercé déjà, vers cinq ou six, de très-grandes barbaries, les ayant blessés et pillé leurs maisons, et même brûlé quelques-unes[ [396].» Le duc de Chaulnes ne se maintint pas longtemps dans ces dispositions bienveillantes; il y eut, le 18 juillet[ [397], une nouvelle émeute à Rennes, et madame de Sévigné la raconte ainsi à sa fille:
«On a recommencé, dit-elle, à piller un bureau à Rennes; madame de Chaulnes est à demi morte des menaces qu'on lui fait tous les jours. On me dit hier qu'elle était arrêtée, et que même les plus sages l'ont retenue, et ont mandé à M. de Chaulnes, qui est au Fort-Louis, que, si les troupes qu'il a demandées font un pas dans la province, madame de Chaulnes court risque d'être mise en pièces. Il n'est cependant que trop vrai qu'on doit envoyer des troupes; et on a raison de le faire, car, dans l'état où sont les choses, il ne faut pas de remèdes anodins[ [398].»
La légèreté avec laquelle madame de Sévigné parle des souffrances du peuple blesse avec raison les sentiments des lecteurs modernes et lui a été souvent reprochée. Il est bien vrai que, redoutant pour ses amis et pour elle-même les suites de la révolte, elle désirait qu'elle fût réprimée avec énergie; mais elle blâmait, elle détestait la tyrannie qui rendait cette répression nécessaire et les cruelles rancunes du gouverneur, son ami. Cette insensibilité qui nous surprend n'est qu'apparente, et le ton léger avec lequel elle s'exprime est une amère ironie. Nombre de fois, dans sa correspondance, elle manifeste toute l'indépendance d'une janséniste, d'une ancienne frondeuse, du parti sous les drapeaux duquel avaient lutté, avaient combattu les Condé, les la Rochefoucauld, les Retz, qui étaient restés ses amis. Elle se moque et elle bafoue la servilité des courtisans, l'immoralité des gens d'Église, l'avidité des ministres et des gens en place, la facilité des états de Bretagne à prodiguer l'argent des contribuables; et, malgré son admiration sincère pour Louis XIV, elle déteste en lui son arrogante domination et sa dureté despotique.
«La royauté (écrit-elle à madame de Grignan) est établie au delà de ce que vous pouvez vous imaginer; on ne se lève plus, on ne regarde plus personne. L'autre jour, une pauvre mère tout en pleurs, qui a perdu le plus joli garçon du monde, demandait cette charge à Sa Majesté, elle passa. Ensuite, et tout à genoux, cette pauvre madame de Froulay (elle réclamait le prix de la charge de maréchal des logis qu'elle avait achetée pour son fils, tué à la guerre) se traîna à ses pieds, lui demandant avec des cris et des sanglots qu'elle eût pitié d'elle: Sa Majesté passa sans s'arrêter[ [399].»
Madame de Sévigné annonce ainsi le prochain départ du roi: «Je vous ai mandé, ma très-chère, comme nos folies de Bretagne m'arrêtaient pour quelques jours. M. de Forbin (le bailli de Forbin, capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires et lieutenant général) doit partir avec six mille hommes pour punir notre Bretagne, c'est-a-dire la ruiner. Ils s'en vont par Nantes; c'est ce qui fait que je prendrai la route du Mans avec madame de Lavardin.» Cependant elle se décida à passer par Nantes, et put se convaincre qu'on faisait plus que ruiner la province[ [400].
«Nos pauvres Bas-Bretons (mande-t-elle à sa fille quand elle fut arrivée au terme de son voyage) s'attroupent quarante, cinquante par les champs; et dès qu'ils voient les soldats ils se jettent à genoux, et disent Mea culpa; c'est le seul mot de français qu'ils sachent, comme nos Français disaient qu'en Allemagne le seul mot de latin qu'on disait à la messe, c'était Kyrie, eleison. On ne laisse pas de pendre ces pauvres Bas-Bretons; ils demandent à boire et du tabac, et qu'on les dépêche[ [401].»
C'est alors même que madame de Sévigné annonce qu'on a fait filer les troupes en Bretagne et que M. de Pomponne a donné à M. de Forbin les noms des terres de son fils pour qu'elles fussent ménagées qu'elle fait connaître à sa fille les affreuses conséquences de l'énormité des taxes dans les provinces, dans la capitale, dans les villes, aussi bien que dans les campagnes. «Voici, dit-elle, une petite histoire qui se passa il y a trois jours. Un pauvre passementier, dans le faubourg Saint-Marceau, était taxé à dix écus pour un impôt sur les maîtrises; il ne les avait pas. On le presse et represse; il demande du temps, on le lui refuse; on prend son pauvre lit et sa pauvre écuelle. Quand il se vit en cet état, la rage s'empara de son cœur; il coupa la gorge à trois de ses enfants qui étaient dans sa chambre; sa femme sauva le quatrième et s'enfuit. Le pauvre homme est au Châtelet; il sera pendu dans un jour ou deux. Il dit que tout son déplaisir c'est de n'avoir pas tué sa femme et l'enfant qu'elle a sauvé. Songez, ma fille, que cela est vrai comme si vous l'aviez vu, et que depuis le siége de Jérusalem il ne s'est pas vu une telle fureur[ [402].»