Enfin dans la troisième partie, voulant donner un exemple pratique de ma manière d’opérer, je reprends l’alfabet arabe comme l’un des plus compliqués de l’Asie; et, après l’avoir analysé jusque dans les procédés de sa formation, je démontre qu’il se résout entièrement en nos formules européennes, selon les règles et principes que j’ai démontrés. De cette opération naît un nouvel alfabet Romain, que j’appelle Européen, lequel résout immédiatement le turc, le persan, le syriaque, l’hébreu, l’éthiopien, etc. Il s’agit maintenant d’en étendre l’application aux langues de l’Inde et de tout le reste de l’Asie: je n’y conçois aucune difficulté, pas même pour la langue chinoise; car si la valeur des mêmes mots y est différente selon les tons ou accens qu’on leur donne, au nombre de cinq, on pourra caractériser chaque valeur en désignant chaque ton par un numéro qui lui sera approprié, et qui se placera sur la lettre ou sur la syllabe: sans doute j’eusse aspiré à l’honneur de compléter ces travaux; mais il est une limite à l’ambition littéraire comme aux forces [XVI] physiques: désormais la carrière qui s’ouvre, et dont je pense avoir levé la barrière, excède trop les moyens d’un individu quelconque: elle exige un concours d’efforts divers et successifs comme les opérations que le sujet comporte: il ne suffit pas d’avoir projeté un alfabet universel, il faut le mettre à exécution. Pour cet effet, il faut qu’une autorité centrale et publique en constate le mérite par son approbation, et la pratique par son exemple; il faut que des encouragemens efficaces soient offerts, soient donnés à tout travail tendant à le propager; que les meilleurs dictionnaires et grammaires de chaque langue soient transcrits dans le nouveau type; que des écoles soient instituées, des études dirigées sur ce plan; que, pour l’usage des élèves, les meilleurs livres ou fragmens de livres asiatiques soient transcrits et multipliés par l’impression; et, ce qui est bien plus important, il faut que nos meilleurs livres d’Europe, traduits par d’habiles interprètes, soient également transcrits et imprimés en cette forme, un antique préjugé vante vainement la littérature orientale: le bon goût et la raison [XVII] attestent qu’aucun fonds d’instruction solide ni de science positive n’existe en ses productions: l’histoire n’y récite que des fables, la poésie que des hyperboles; la philosophie n’y professe que des sophismes, la médecine que des recettes, la métaphysique que des absurdités; l’histoire naturelle, la physique, la chimie, les hautes mathématiques, y ont à peine des noms: l’esprit d’un Européen ne peut que se rétrécir et se gâter à cette école; c’est aux Orientaux de venir à celle de l’Occident moderne: le jour où les hommes d’Europe traduiront facilement leurs idées dans les langues d’Asie, ils acquerront partout en cette contrée une supériorité décidée sur les indigènes en tout genre d’affaires: ceux-ci, étonnés d’entendre leurs langues parlées plus purement, lues plus couramment, écrites, apprises plus promptement par des étrangers que par eux-mêmes, voudront connaître l’instrument mécanique de ce singulier phénomène; ils finiront par discuter, étudier notre nouvel Alfabet Européen; la génération vieillie le repoussera; la génération naissante l’adoptera: il se formera un schisme salutaire; et de ce moment [XVIII] commencera pour l’Asie une grande et heureuse révolution morale, seule capable de la régénérer. Mais par qui s’exécuteront tant de travaux préparatoires, à-la-fois scientifiques et dispendieux? J’ose le garantir: par vous, messieurs! oui, par vous, dont l’association libre, éclairée, généreuse, placée en avant-garde sur les bords du Gange, y a élevé les premiers signaux de la civilisation. Fidèles au caractère national, vous ne repousserez point une industrie nouvelle, sans avoir bien examiné ce qu’elle a d’utile ou de défectueux: vous calculerez les résultats frappans de celle-ci, ne fût-ce qu’en économie sur le matériel littéraire, sur les opérations mécaniques de traduire, de copier, d’imprimer, de graver, de fondre, appliquées à toutes les branches administratives, civiles, militaires, commerciales, de votre gouvernement dans l’Inde; vous verrez dans le projet qui vous est soumis un de ces leviers simples, d’autant plus puissans qu’ils saisissent les résistances avant leurs développemens; et alors que vous aurez acquis la conscience de rendre un important service national et philanthropique, vous appliquerez [XIX] vos judicieux et puissans moyens à le perfectionner et le mettre en activité. C’est la conscience acquise de cette utilité, messieurs, qui a excité, soutenu mon courage dans un travail digne, du moins par ses difficultés, d’obtenir votre indulgence; et c’est aujourd’hui la confiance en cette indulgence, qui m’enhardit à vous offrir ce tribut respectueux des sentimens de haute considération, avec lesquels je suis,
Monsieur le Président et Messieurs,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Comte Volney.
Paris, janvier 1819.
L’ALFABET
EUROPÉEN
APPLIQUÉ
AUX LANGUES ASIATIQUES.