Telle est la substance du premier chapitre dont les détails sont de nature à faire supposer que quelqu'un aurait tenu procès-verbal de la conversation d'Héli et d'Hannah; je reviendrai ailleurs sur ce sujet.

On sent que, dans le petit bourg, dans le village où vivait cette famille, les querelles de ménage, causées par sa stérilité, avaient fait bruit: le vœu ne put manquer d'y être également divulgué, ni son succès d'y causer une vive sensation. Ce peuple qui voyait le doigt de Dieu en tout, qui, selon notre historien, disait: Dieu a clos les entrailles d'Hannah, n'a pas manqué de dire que Dieu lui avait donné cet enfant par un don spécial. Cet enfant consacré devint l'objet de la curiosité et de l'attention publiques.—Suivons son histoire:

«Lorsque le temps de sevrer Samuel fut venu (ceci dans les mœurs du pays comporte au moins deux ans), Hannah fut le présenter au grand-prêtre à Shiloh, en y joignant une offrande de trois veaux, de trois mesures de farine et d'une amphore de vin. Héli accepta l'enfant, qui de ce moment fut élevé sous sa surveillance.»

Ici, le narrateur nous dit qu'Hannah composa elle-même un cantique qui remplit les dix premiers versets du chapitre second. La femme d'un cultivateur aisé, même riche si l'on veut, mais enfin la femme d'un homme de campagne, une paysanne peut-elle avoir composé un morceau qui a les formes poétiques? cela n'est pas probable. Ce cantique a dû être fait par quelque lévite du temps, et même après coup par l'écrivain de cette histoire. Cette licence nous avertit de l'intérêt personnel et même de la partialité que nous devons trouver en tout ce récit.

La situation domestique de Samuel dans la maison d'Héli mérite une attention particulière à raison de l'influence qu'ont dû exercer sur son caractère toutes les circonstances de son éducation: cet enfant est comme orphelin dans une famille étrangère; cette famille est composée d'une ou plusieurs femmes d'Héli déja âgé, puisque ses deux fils Ophni et Phinées étaient sacrificateurs en exercice; ses deux fils déja mariés ont aussi des enfants sur qui doit se porter la tendresse de toute la maison. Selon les mœurs du pays et du temps, ces divers personnages ont dû vivre réunis; naturellement Samuel n'a dû recevoir que des soins de charité, et il a pu être exposé à des jalousies. Son caractère a dû se concentrer, le porter à se suffire à lui-même, à ne s'épancher, à ne se confier à personne; il a eu le temps de penser et de méditer. L'âge est venu développer en lui cette double faculté; il a dû devenir observateur de tout ce qui se passait autour de lui, et il a pu tout voir, parce qu'il a vécu sous la protection du grand-prêtre, dans une intimité de famille et dans un service d'autel et de temple, qui l'ont initié à tous les secrets.

Vers quinze ou seize ans, ce service du temple[40] l'a mis en rapport avec tous les fonctionnaires, avec tous les lévites qui y étaient employés: Shiloh, situé en pays montueux et de difficile accès, pour cause de sûreté, n'était pas une ville, mais un village dont la population dut se composer uniquement de prêtres et de lévites. C'est un état de choses que l'on retrouve chez tous les anciens où les siéges d'oracles, les foyers de culte étaient tenus à distance des regards profanes et de l'inspection populaire; dans tout village, on sait combien il y a de caquet, de petites passions, d'inimitiés, de jalousies; dans un village de prêtres, qui, quoique mariés, ne participaient pas moins au caractère des moines, on sent que si les formes furent plus graves, le fond ne fut guère moins agité par des tracasseries de tout genre. Dans le cas dont je traite, des circonstances particulières durent y fournir un puissant aliment.

Le grand-prêtre Héli devenait vieux; on calculait son successeur: ses deux fils Ophni et Phinées avaient aigri les esprits par un genre de vexation qui mérite d'être textuellement cité:

«Or, les fils d'Héli étaient des hommes de vice et de débauche qui ne connaissaient ni Dieu, ni le devoir du prêtre envers le peuple.—Lorsqu'un Hébreu offrait un sacrifice, le serviteur de l'un d'eux venait à l'endroit où l'on faisait cuire la chair (de la victime); il plongeait une grande fourchette à trois dents, soit dans la chaudière, soit dans la marmite, et tout ce qu'il en pouvait retirer du coup, il l'emportait pour le prêtre; (de même) avant que l'on fît griller les graisses, il disait: Donnez-moi de la chair pour le prêtre, il n'en veut point de cuite, il la veut crue. L'homme répondait: Laissez-la-moi griller selon l'usage, et vous en prendrez ce que vous voudrez.—Non, disait le serviteur, donnez-la-moi de suite, ou je la prendrai de force; et l'on traitait ainsi tous ceux qui venaient à Shiloh

§ IV.

Caractère essentiel du prêtre en tout pays; origine et motifs des corporations sacerdotales chez toute nation.