Encore une apparition, un colloque, un repentir de Dieu! Pensez-vous que nos nègres et nos sauvages pussent entendre de tels contes sans rire? Les Juifs digèrent tout; ils ne demandent à Samuel aucune preuve; lui seul pourtant est témoin; lui seul peut avoir écrit de tels détails; il est ici auteur, acteur, juge et partie; reste à savoir qui veut être juif pour le croire sur sa parole.
Il arrive, et s'avance vers Saül: «Quel est, lui dit-il, ce bruit de troupeaux que j'entends ici? Saül répond: Le peuple a épargné ce qu'il y a de meilleur dans les biens d'Amalek pour l'offrir au Seigneur votre Dieu; nous avons détruit le reste. Permettez, reprit Samuel, que je vous récite ce que m'a dit Dieu cette nuit: Parlez, dit Saül.—Quand vous étiez petit à vos yeux, dit le Seigneur, ne vous ai-je pas fait roi d'Israël, et maintenant ne vous ai-je pas envoyé contre Amalek, en vous spécifiant de l'exterminer? pourquoi n'avez-vous pas rempli mon commandement? pourquoi avez-vous péché et mis des dépouilles à part?—J'ai obéi, j'ai marché, j'ai détruit Amalek, j'amène son roi vivant, mais le peuple a gardé des dépouilles et des victimes de bestiaux pour les immoler à l'autel de Dieu à Galgala. Samuel répond: Sont-ce des offrandes et des victimes que Dieu demande, plutôt que l'obéissance à ses ordres? Ici l'on cherche à connaître la bonne aventure par la victime, en inspectant la graisse des beliers;[62] mais sachez que le péché de la divination est une révolté, une chimère, une idolâtrie; puisque vous avez rejeté l'ordre de Dieu, il rejette votre royauté.»
Saül, faible et superstitieux, s'avoue coupable, il supplie l'ambassadeur de Dieu, de prier pour effacer son péché; le prêtre repousse sa prière, lui réitère sa destitution et s'écarte de lui pour partir: Saül saisit le pan de son manteau pour le retenir: le prêtre implacable fait un effort par lequel le pan se déchire: «Dieu, répète-t-il, a déchiré votre royauté sur Israël, et l'a livré à un autre meilleur; il l'a ainsi décrété: est-il un homme pour se repentir? Saül insiste; j'ai péché, ne me déshonorez pas devant mon peuple et devant ses chefs; revenez vers moi, je me courberai devant votre Dieu[63]; et Samuel revint, et Saül se courba devant Iehouh; et Samuel dit: Faites approcher de moi Agag, roi d'Amalek; et Agag étant venu, Samuel lui dit: Comme tu as fait aux enfants de nos mères, il va être fait au fils de la tienne;» et Samuel le coupa en morceaux[64] (il semble, avec une hache); et Samuel s'en retourna à Ramatah, et plus de son vivant ne revit Saül.
Quelle scène barbare! elle est horrible, j'en conviens; mais j'en connais de plus horribles encore qui de nos jours se passent sous nos yeux. Supposons que Samuel eût emmené Agag à Ramatah, que là il l'eût enfermé dans un cachot, au fond d'une citerne; que chaque jour il fût venu avec quelques acolytes lui faire subir des tortures variées; lui griller les pieds, les mains, l'étendre sur un chevalet pour le disloquer, etc., tout cela avec des formules mielleuses, en lui disant que c'était pour son bien; est-ce que le sort de la victime n'eût pas été mille fois plus affreux? Ah! vive la franche cruauté du prêtre hébreu comparée à la charité des prêtres et moines que consacre Rome! Et des gouvernements européens souffrent, autorisent de telles abominations!
Mais Samuel se porta-t-il à un tel acte sans motif, sans but médité? Cela ne serait pas conforme à son caractère profond et calculateur: il me semble ici apercevoir des motifs plausibles.
Depuis dix à douze ans, Saül, par ses victoires, ne cessait d'accroître, d'affermir son crédit royal, sur l'esprit de toute la nation: Samuel se trouvait éclipsé; ce prêtre prit une occasion de flatter la passion vindicative des Hébreux contre les Amalekites. La victoire de Saül lui fournit un moyen de prendre ce roi en faute, en désobéissance à l'ordre de Dieu donné par Moïse même, qui avait recommandé l'extermination d'Amaleck: c'était le moment où Samuel méditait le coup audacieux de nommer, d'oindre le substitut, le rival de Saül; il regarda comme utile, comme nécessaire de frapper les esprits de terreur par un coup préliminaire plus audacieux, plus imposant, qui pût faire craindre à Saül même de voir tomber sur lui quelque nouvel anathème céleste: ce qu'il y a de certain, c'est que ce but de Samuel paraît avoir été rempli, puisque Saül n'osa jamais se porter contre lui par la suite à aucun acte de violence.
En considérant l'action de Samuel sous un point de vue général, politique et moral, elle présente dans son auteur une réunion étonnante de cruauté et d'orgueil, d'audace et d'hypocrisie: un petit orphelin parvenu, décréter, pour sa fantaisie, l'extermination d'un peuple entier jusqu'au dernier être vivant! Insulter, avilir un roi couvert de lauriers, devenu légitime par ses victoires, par l'assentiment de la nation reconnaissante de la paix et du respect qu'il lui procure! Un prêtre troubler toute cette nation par un changement de prince, par l'intrusion d'un nouvel élu de son choix unique, par le schisme qui en doit résulter, et qui en effet en résulta, au point que l'on peut dire que là s'est trouvé le premier germe de cette division politique des Hébreux qui, comprimée sous David et sous Salomon, éclata sous l'imprudent Roboam et prépara la perte de la nation en la déchirant en deux petits royaumes, celui d'Israël et celui de Juda.
Et voilà les fruits de ce pouvoir divin ou visionnaire, imprudemment consenti par un peuple abruti de superstition, par un roi, d'ailleurs digne d'estime, mais faible d'esprit, au profit d'un imposteur qui ose se dire l'envoyé de Dieu, le représentant de Dieu, enfin Dieu lui-même; (car telle est la transition d'idées qui ne manque jamais d'arriver quand on tolère la première.)
Le naïf historien achève, sans le savoir, de nous tracer le portrait du caractère de Samuel, en nous disant:
«Samuel ne revit plus Saül; mais il pleura son malheur de ce que Dieu l'avait rejeté:»