QUESTIONS
DE STATISTIQUE
A L'USAGE
DES VOYAGEURS.
L'ART de questionner est l'art de s'instruire; mais pour bien questionner, il faut avoir déja une idée des objets vers lesquels tendent les questions: les enfants sont grands questionneurs; et parce qu'ils sont ignorants, leurs questions sont mal assises ou mal dirigées. Dans la société, un homme donne souvent sa mesure par une question bien ou mal faite; dans le monde savant, une classe essentiellement questionneuse est celle des voyageurs; par cette raison leur tâche devient difficile à mesure qu'ils s'élèvent à des connaissances moins vulgaires et plus étendues. Pour avoir éprouvé ces difficultés, quelques-uns d'entre eux se sont créé des méthodes de recherches propres à soulager leur esprit; ils ont composé même des livres de questions sur chaque matière. Le mérite de cette invention semble appartenir à nos voisins du Nord: l'ouvrage de ce genre le plus considérable, est celui du comte Léopold Berschtold, noble de Bohême, l'un des philanthropes les plus recommandables de l'Allemagne, qui en compte beaucoup. L'intention du livre est digne d'estime, mais sa forme a l'inconvénient de fatiguer la mémoire par la multitude des questions et par la répétition des mêmes idées. En méditant ce volume, un ami, un admirateur du comte Berschtold, crut concourir à ses vues d'utilité publique, s'il réduisait ses questions à des éléments plus simples, à un système plus concis. De ce travail est né le tableau resserré que nous présentons ici, qui n'est pas une production nouvelle: il y a bientôt 20 ans qu'il fut dressé par ordre du Gouvernement français, et spécialement du ministère des relations extérieures; à cette époque (1795) où le goût de l'instruction se ranima, des chefs éclairés sentirent d'autant plus le besoin de diriger leurs agents qui résidaient en pays étrangers, que beaucoup de ces agents exerçaient pour la première fois leurs fonctions. L'administration les considéra comme des voyageurs diplomatiques et commerciaux, au moyen desquels elle devait se procurer des informations plus complètes, plus étendues qu'auparavant. Pour diriger leurs recherches, elle sentit la nécessité d'avoir un système de questions bien ordonné. L'opinion publique désignait un livre récent dans lequel se faisait remarquer ce genre de mérite. Le ministre appela l'auteur et le chargea de la rédaction du travail qu'il avait en vue. Les questions suivantes furent composées et bientôt imprimées en un petit format, dont les exemplaires furent bornés à un assez petit nombre. Déja le temps et les événements les ont rendus rares, et parce que quelques personnes en place en ont connu d'heureux résultats, et ont désiré de voir ce modèle plus répandu, l'on s'est déterminé à le réimprimer en un format susceptible d'être joint à la plupart des livres de voyages. On ne doit point répéter ici l'instruction officielle qui servit de préliminaire: néanmoins comme elle contient plusieurs idées qui concourent au développement du sujet, l'on a cru convenable d'en conserver la substance.
«L'administration, y est-il dit, pense que les loisirs, souvent assez longs, dont jouissent ses agents dans les pays étrangers, leur laisseront le temps de vaquer aux recherches qu'indiquent ces questions; elle espère même que ce travail ne sera pas sans attrait pour eux, puisqu'il répandra sur tous les objets qui les environnent un intérêt de curiosité, qui bientôt se changeant en instruction, les attachera de jour en jour davantage: quelquefois par leur position, privés de société, ils en trouveront une aussi utile qu'amusante dans leurs rapports et leurs entretiens avec les artistes et les hommes expérimentés de tout genre qu'ils devront consulter; et plus souvent encore privés de livres, ces questions leur en fourniront un presque fait, puisqu'elles sont une table de chapitres qu'il ne s'agit que de remplir: qui, pour être remplie, ne demande que de fixer leurs regards sur le modèle de tous les livres, sur le spectacle de la nature et sur celui des faits sans cesse présents à leurs yeux; en sorte qu'en les recueillant, ils se procureront un livre d'autant plus piquant, qu'eux-mêmes en seront les auteurs.
«L'administration a donc lieu de penser que ses agents concourront avec zèle à atteindre le but d'utilité qu'elle a en vue, et qu'elle aime à leur communiquer. Persuadé que toute vérité, surtout en gouvernement, n'est que le résultat d'une longue expérience, c'est-à-dire, de beaucoup de faits bien vus et judicieusement comparés; que ce qu'on nomme principes de gouvernement ne sont que des faits sommaires, que des résumés de faits particuliers; qu'enfin toute bonne théorie n'est que l'exposition d'une bonne pratique, le ministère a désiré de rassembler, sur la science si importante de l'économie publique, un assez grand nombre de faits pour retirer de leur comparaison mûrement méditée, soit des vérités neuves, soit la confirmation des vérités connues, soit enfin la réfutation d'erreurs adoptées; et ces faits seront d'autant plus instructifs, qu'ils procéderont de lieux plus divers, qu'ils seront observés par plus de spectateurs, et qu'ils présenteront plus de rapports ou même de contrastes dans le climat, le sol, les produits naturels et toutes les circonstances physiques et morales.
«C'est dans cette intention qu'ont été dressées les questions ci-jointes. Plus on les analysera, plus on se convaincra qu'elles ne sont pas le fruit d'une vaine curiosité ou d'une perquisition inquiétante, mais que toutes tendent vers des fins d'utilité publique et sociale. Les agents reconnaîtront ce caractère même dans les questions qui d'abord y sembleraient étrangères; par exemple, celles sur les vents, qu'on croirait n'appartenir qu'à une science de physique abstraite, touchent cependant de près l'administration et le commerce; car si, comme on a droit de l'espérer, l'on parvenait à connaître le système général des courants de l'air; si l'on s'assurait que lorsque le vent règne sur une plage, il est le produit ou le correspondant de tel autre vent sur telle autre plage; qu'un même vent pluvieux et fécond sur telle côte de France ou d'Espagne, est sec et stérile sur telle côte opposée d'Amérique et d'Afrique, il naîtrait de ces connaissances une théorie aussi hardie que certaine pour des spéculations d'approvisionnements, de commerce, d'expéditions maritimes. Il en est ainsi des questions sur l'état physique d'un pays, sur la nature de ses productions, sur les aliments de son peuple et sur ses occupations. Dès long-temps des observateurs profonds ont cru reconnaître que tous ces objets avaient une influence puissante sur les habitudes, les mœurs, le caractère des nations, et par suite sur la nature des gouvernements et le genre des lois. Il serait infiniment important d'asseoir sur de telles questions un jugement déterminé dans un sens quelconque; et ce jugement ne peut se prononcer que d'après un examen suffisant des faits. Le résultat, atteignant aux bases fondamentales de toute législation, intéresse toute l'humanité: la nation française aurait bien mérité du genre humain en constatant des vérités d'un ordre si élevé.
«Le ministère en adressant ces questions à ses agents, n'a point entendu les astreindre à donner la solution de toutes par eux-mêmes. Il sent trop bien que plusieurs d'entre elles exigent des expériences et des travaux pour lesquels ils n'ont pas un temps suffisant; il est naturel, et même nécessaire, qu'ils consultent les habitués du pays où ils résident. Mais le ministère désire qu'ils portent une circonspection scrupuleuse à s'adresser aux plus instruits qui, en même temps, joignent à l'exactitude l'amour de la vérité. Il leur recommande cette exactitude dans la spécification des poids, des mesures, des quantités. Le principal mérite des expériences consiste dans la précision; et si l'estime attachée à un travail est un premier encouragement à l'exécuter, ils doivent être persuadés que le gouvernement attache un grand prix à celui dont ils sont chargés; qu'il en connaît les obstacles, les difficultés, et qu'il sait d'avance que telle réponse de deux lignes leur aura coûté souvent un mois de recherches; mais ces deux lignes seront une vérité, et une vérité est un don éternel à l'humanité.
«Le ministère ne les borne pas non plus strictement aux chefs des questions qui sont proposées; ils peuvent en joindre du même genre. Seulement il les invite à ne pas trop les multiplier. Ce n'est pas la quantité qui fait le mérite des observations, c'est la justesse, et la justesse veut beaucoup de temps. Par cette raison, ce ne sont point des mémoires rédigés qu'il leur demande, ce sont des notes; et pour plus de précision et de clarté, il les engage à les accoler en face des questions.»