Une seconde question, l'état stationnaire d'une langue, se conçoit facilement: en effet, qu'un peuple vive isolé; qu'il ait acquis une somme d'idées suffisante à ses besoins, à ses habitudes; que par la nature de son gouvernement il ne puisse étendre la sphère de ses connaissances: chez un tel peuple, la langue peut subsister des siècles sans avancer ni reculer; j'en fournirais des exemples au besoin. Cet état stationnaire et limité est bien plus répandu qu'on ne pense; il a lieu chez presque tous les peuples montagnards, chez les peuples pasteurs, s'ils peuvent se préserver des guerres externes; enfin chez les nations même civilisées, et cela dans les classes et professions où le temps de l'homme et de la famille est absorbé par les soins de la subsistance; ces classes ne connaissent de la langue nationale, que la portion qui leur est nécessaire: amenez un paysan, un ouvrier, dans nos assemblées scientifiques, vous verrez combien de mots ils ne comprennent pas; faites-les suivre un raisonnement ou une narration, vous verrez qu'ils n'ont pas l'usage de plusieurs modes et temps de nos verbes. On se fait illusion, lorsqu'on parle des nations comme de corps sociaux homogènes à la manière des corps physiques; elles ne sont que des confédérations de peuples différents, qui, sous le nom de riches, de pauvres, de propriétaires, de prolétaires, d'oisifs, de laborieux, ont des sphères d'idées, et par conséquent des dictionnaires de mots très-différents. Nous qui en faisons un, ne sentons-nous pas à chaque instant, qu'à côté de nous il en existe d'autres relatifs aux arts, aux sciences, aux métiers, tous faisant partie de l'idiome français, et qui cependant nous sont plus ou moins étrangers?
Une troisième question, celle de l'altération d'une langue, veut être divisée en deux branches.
L'altération par le mélange des mots étrangers: c'est l'effet des guerres, des invasions, du commerce. Ce mal vient de l'extérieur.
L'altération par l'amaigrissement, l'appauvrissement, c'est-à-dire, par l'oubli ou le non emploi des expressions et des tournures élégantes, par l'introduction des termes et des tournures triviales, de mauvais goût, de peu de justesse. Ce mal vient de l'intérieur.
L'altération par mots étrangers, effet des invasions, des conquêtes, est trop claire pour s'y arrêter; elle est plus ou moins grande, selon l'affinité ou la dissemblance des deux langues qui se mêlent; elle devient totale, si leur construction grammaticale est diverse, c'est-à-dire, si l'exposition des idées marche dans un ordre différent. Ce cas amène des décompositions du langage existant, d'où sort un langage nouveau, mixte de ceux qui précèdent. Notre langue française en a fourni un exemple très-instructif, depuis que l'un de nos savants et ingénieux confrères[50] a démontré sa formation de toutes pièces, par un travail fait pour servir de modèle.
L'altération par appauvrissement intérieur s'explique aisément par un exemple.
Lorsqu'en 1789 la nation française concourut par toutes les classes qui la composent, à nommer ses représentants dans l'assemblée dite Constituante, les lois et les harangues, pendant trois ans, parlèrent le français le plus noble et le plus correct. La Convention succéda: vous savez quel langage parlèrent alors les harangues et les lois? Pourquoi cette différence? parce que, dans le premier cas, le langage fut celui des classes cultivées et lettrées; tandis que, dans le second, il fut celui des classes qui ne connaissaient que le dictionnaire des besoins. Les choses furent au point, que l'on dut parler un mauvais style, comme l'on dut porter un mauvais habit de sans-culotte.
Les éternels Romains, que ramène sans cesse notre éducation de collège, vont me fournir un autre exemple.
Dans l'origine, ce peuple est un mélange d'hommes bannis de divers états de l'Italie, sur un mauvais sol volcanique que personne n'envie; ils ont un langage où domine le grec mêlé de mots gaulois, phéniciens, teutons, introduits par les guerres et le commerce; ce langage s'amalgame, s'identifie par la communauté d'habitude entre ceux qui s'en servent; il s'augmente d'une génération à l'autre en proportion des idées nouvelles; Rome s'agrandit, rassemble une croissante population, qui, par sa concentration, prend bientôt identité de mœurs et de langage; après la ruine de Carthage, cette population, débarrassée du souci des guerres, commence à s'occuper de jouissances, à cultiver les sciences et les arts: la langue se polit et s'adoucit; les prononciations dures deviennent pénibles à des bouches efféminées et délicates: on substitue les consonnes douces aux fortes. On dit: leguiones (legiones) pour lekiones; maguistratus pour makistratos; effugiunt pour exfokiont; dictatori alto pour dictatored altod[51].
Dans cette population partagée en deux nations ou factions rivales (les plébéiens et les patriciens), leurs forces respectives balancées mettent chaque citoyen dans le cas d'exprimer librement ses sentiments, ses pensées: cette liberté donne aux expressions de l'énergie, de l'étendue; le besoin de persuader perfectionne l'art de présenter les idées; l'homme devient éloquent parce qu'il est libre; la langue acquiert son maximum de perfection; l'esprit produit ses chefs-d'œuvre. Bientôt survient un changement dans l'état des choses et dans la forme du gouvernement: les riches se sont unis pour opprimer, ils se divisent pour régner. Du sein des rivaux s'élève un maître; Rome tremble devant l'imperator entouré de soldats licteurs; les courages ont été brisés par les proscriptions; la terreur est maintenue par les délations. Que deviendra le langage? l'homme n'a plus de sentiments généreux à manifester, plus d'idées hardies ou justes à émettre; ses expressions vont devenir incertaines, timides, tortueuses, même fausses et menteuses; ses phrases seront maniérées, embarrassées; son style n'aura de couleur que pour l'adulation et le panégyrique: on croira la langue appauvrie; ce sera le cœur et l'esprit. Les barbares viendront; leur langage se mêlera au latin, la confusion suivra, et ce ne sera qu'avec le temps que l'on verra naître un amalgame nouveau et bizarre.