«Et la terre manquant de bras, les eaux du ciel ou des torrents débordés ont séjourné en marécages; et, sous ce climat chaud, leurs exhalaisons putrides ont causé des épidémies, des pestes, des maladies de toute espèce; et il s'en est suivi un surcroît de dépopulation, de pénurie et de ruine.

«Oh, qui dénombrera tous les maux de ce règne tyrannique!

«Tantôt les pachas se font la guerre, et, pour leurs querelles personnelles, les provinces d'un État identique sont dévastées. Tantôt, redoutant leurs maîtres, ils tendent à l'indépendance, et attirent sur leurs sujets les châtiments de leur révolte. Tantôt, redoutant ces sujets, ils appellent et soudoient des étrangers, et, pour se les affider, ils leur permettent tout brigandage. En un lieu, ils intentent un procès à un homme riche, et le dépouillent sur un faux prétexte; en un autre, ils apostent de faux témoins, et imposent une contribution pour un délit imaginaire: partout ils excitent la haine des sectes, provoquent leurs délations pour en retirer des avanies; ils extorquent les biens, frappent les personnes; et quand leur avarice imprudente a entassé en un monceau toutes les richesses d'un pays, le gouvernement, par une perfidie exécrable, feignant de venger le peuple opprimé, attire à lui sa dépouille dans celle du coupable, et verse inutilement le sang pour un crime dont il est complice.

«Ô scélérats, monarques ou ministres, qui vous jouez de la vie et des biens du peuple! est-ce vous qui avez donné le souffle à l'homme, pour le lui ôter? est-ce, vous qui faites naître les produits de la terre, pour les dissiper? fatiguez-vous à sillonner le champ? endurez-vous l'ardeur du soleil et le tourment de la soif, à couper la moisson, à battre la gerbe? veillez-vous à la rosée nocturne comme le pasteur? traversez-vous les déserts comme le marchand? Ah! en voyant la cruauté et l'orgueil des puissants, j'ai été transporté d'indignation, et j'ai dit, dans ma colère: Eh quoi, il ne s'élèvera pas sur la terre des hommes qui vengent les peuples et punissent les tyrans! Un petit nombre de brigands dévorent la multitude, et la multitude se laisse dévorer! Ô peuples avilis! connaissez vos droits! Toute autorité vient de vous, toute puissance est la vôtre. Vainement les rois vous commandent de par Dieu et de par leur lance, soldats, restez immobiles: puisque Dieu soutient le sultan, votre secours est inutile; puisque son épée lui suffit, il n'a pas besoin de la vôtre: voyons ce qu'il peut par lui-même.... Les soldats ont baissé les armes; et voilà les maîtres du monde faibles comme le dernier de leurs sujets! Peuples! sachez donc que ceux qui vous gouvernent sont vos chefs et non pas vos maîtres, vos préposés et non pas vos propriétaires, qu'ils n'ont d'autorité sur vous que par vous et pour votre avantage; que vos richesses sont à vous, et qu'ils vous en sont comptables; que rois ou sujets, Dieu a fait tous les hommes égaux, et que nul des mortels n'a droit d'opprimer son semblable.

«Mais cette nation et ses chefs ont méconnu ces vérités saintes..... Eh bien! ils subiront les conséquences de leur aveuglement..... L'arrêt en est porté; le jour approche où ce colosse de puissance, brisé, s'écroulera sous sa propre masse: oui, j'en jure par les ruines de tant d'empires détruits! l'empire du Croissant subira le sort des États dont il a imité le régime. Un peuple étranger chassera les sultans de leur métropole; le trône d'Orkhan sera renversé, le dernier rejeton de sa race sera retranché, et la horde des Oguzians, privée de chef, se dispersera comme celle des Nogais: dans cette dissolution, les peuples de l'empire, déliés du joug qui les rassemblait, reprendront leurs anciennes distinctions, et une anarchie générale surviendra comme il est arrivé dans l'empire des Sophis, jusqu'à ce qu'il s'élève chez l'Arabe, l'Arménien ou le Grec, des législateurs qui recomposent de nouveaux États.... Oh! s'il se trouvait sur la terre des hommes profonds et hardis! quels éléments de grandeur et de gloire!..... Mais déja l'heure du destin sonne. Le cri de la guerre frappe mon oreille, et la catastrophe va commencer. Vainement le sultan oppose ses armées; ses guerriers ignorants sont battus, dispersés: vainement il appelle ses sujets; les cœurs sont glacés; les sujets répondent; Cela est écrit; et qu'importe qui soit notre maître? nous ne pouvons perdre à changer. Vainement les vrais croyants invoquent les cieux et le Prophète: le Prophète est mort, et les cieux, sans pitié, répondent: «Cessez de nous invoquer; vous avez fait vos maux, guérissez-les vous-même. La nature a établi des lois, c'est à vous de les pratiquer: observez, raisonnez, profitez de l'expérience. C'est la folie de l'homme qui le perd, c'est à sa sagesse de le sauver. Les peuples sont ignorants, qu'ils s'instruisent; leurs chefs sont pervers, qu'ils se corrigent et s'améliorent;» car tel est l'arrêt de la nature: Puisque les maux des sociétés viennent de la cupidité et de l'ignorance, les hommes ne cesseront d'être tourmentés qu'ils ne soient éclairés et sages; qu'ils ne pratiquent l'art de la justice, fondé sur la connaissance de leurs rapports et des lois de leur organisation.»

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CHAPITRE XIII.

L'espèce humaine s'améliorera-t-elle?

À ces mots, oppressé du sentiment douloureux dont m'accabla leur sévérité: «Malheur aux nations! m'écriai-je en fondant en larmes; malheur à moi-même! Ah! c'est maintenant que j'ai désespéré du bonheur de l'homme. Puisque ses maux procèdent de son cœur, puisque lui seul peut y porter remède, malheur à jamais à son existence! Qui pourra, en effet, mettre un frein à la cupidité du fort et du puissant? Qui pourra éclairer l'ignorance du faible? Qui instruira la multitude de ses droits, et forcera les chefs de remplir leurs devoirs? Ainsi, la race des hommes est pour toujours dévouée à la souffrance! Ainsi, l'individu ne cessera d'opprimer l'individu, une nation d'attaquer une autre nation; et jamais il ne renaîtra pour ces contrées des jours de prospérité et de gloire. Hélas! des conquérants viendront; ils chasseront les oppresseurs et s'établiront à leur place; mais, succédant à leur pouvoir, ils succéderont à leur rapacité, et la terre aura changé de tyrans sans changer de tyrannie.»

Alors me tournant vers le Génie: «Ô Génie! lui dis-je, le désespoir est descendu dans mon ame: en connaissant la nature de l'homme, la perversité de ceux qui gouvernent et l'avilissement de ceux qui sont gouvernés, m'ont dégoûté de la vie; et quand il n'est de choix que d'être complice ou victime de l'oppression, que reste-t-il à l'homme vertueux, que de joindre sa cendre à celle des tombeaux!»