«Et l'opinion publique atteignant les rois jusque sur leurs trônes, les forcer de se contenir dans les bornes d'une autorité régulière.
«Le hasard même, servant les nations, leur donnera tantôt des chefs incapables, qui, par faiblesse, les laisseront devenir libres; tantôt des chefs éclairés, qui, par vertu, les affranchiront.
«Et alors qu'il existera sur la terre de grands individus, des corps de nations éclairées et libres, il arrivera à l'espèce ce qui arrive à ses éléments: la communication des lumières d'une portion s'étendra de proche en proche, et gagnera le tout. Par la loi de l'imitation, l'exemple d'un premier peuple sera suivi par les autres; ils adopteront son esprit, ses lois. Les despotes même, voyant qu'ils ne peuvent plus maintenir leur pouvoir sans la justice et la bienfaisance, adouciront leur régime par besoin, par rivalité; et la civilisation deviendra générale.
«Et il s'établira de peuple à peuple un équilibre de forces, qui, les contenant tous dans le respect de leurs droits réciproques, fera cesser leurs barbares usages de guerre, et soumettra à des voies civiles le jugement de leurs contestations; et l'espèce entière deviendra une grande société, une même famille gouvernée par un même esprit, par de communes lois, et jouissant de toute la félicité dont la nature humaine est capable.
«Ce grand travail sans doute sera long, parce qu'il faut qu'un même mouvement se propage dans un corps immense; qu'un même levain assimile une énorme masse de parties hétérogènes, mais enfin ce mouvement s'opérera, et déja les présages de cet avenir se déclarent. Déja la grande société, parcourant dans sa marche les mêmes phases que les sociétés partielles, s'annonce pour tendre aux mêmes résultats. Dissoute d'abord en toutes ses parties, elle a vu long-temps ses membres sans cohésion; et l'isolement général des peuples forma son premier âge d'anarchie et d'enfance: partagée ensuite au hasard en sections irrégulières d'États et de royaumes, elle a subi les fâcheux effets de l'extrême inégalité des richesses, des conditions; et l'aristocratie des grands empires a formé son second âge: puis, ces grands privilégiés se disputant la prédominance, elle a parcouru la période du choc des factions. Et maintenant les partis, las de leurs discordes, sentant le besoin des lois, soupirent après l'époque de l'ordre et de la paix. Qu'il se montre un chef vertueux! qu'un peuple puissant et juste paraisse! et la terre l'élève au pouvoir suprême: la terre attend un peuple législateur; elle le désire et l'appelle, et mon cœur l'attend.....» Et tournant la tête du côté de l'occident..... «Oui, continua-t-il, déja un bruit sourd frappe mon oreille: un cri de liberté, prononcé sur des rives lointaines, a retenti dans l'ancien continent. À ce cri, un murmure secret contre l'oppression s'élève chez une grande nation; une inquiétude salutaire l'alarme sur sa situation; elle s'interroge sur ce qu'elle est, sur ce qu'elle devrait être; et surprise de sa faiblesse, elle recherche quels sont ses droits, ses moyens; quelle a été la conduite de ses chefs..... Encore un jour, une réflexion:..... et un mouvement immense va naître; un siècle nouveau va s'ouvrir! siècle d'étonnement pour le vulgaire, de surprise et d'effroi pour les tyrans, d'affranchissement pour un grand peuple, et d'espérance pour toute la terre!»
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CHAPITRE XIV.
Le grand obstacle au perfectionnement.
Le génie se tut.... Cependant, prévenu de noirs sentiments, mon esprit demeura rebelle à la persuasion; mais craignant de le choquer par ma résistance, je demeurai silencieux.... Après quelque intervalle, se tournant vers moi et me fixant d'un regard perçant:..... Tu gardes le silence, reprit-il, et ton cœur agite des pensées qu'il n'ose produire!.... Interdit et troublé: «Ô Génie! lui dis-je, pardonne ma faiblesse: sans doute ta bouche ne peut proférer que la vérité; mais ta céleste intelligence en saisit les traits là où mes sens grossiers ne voient que des nuages. J'en fais l'aveu: la conviction n'a point pénétré dans mon ame, et j'ai craint que mon doute ne te fût une offense.
«Et qu'a le doute, répondit-il, qui en fasse un crime? l'homme est-il maître de sentir autrement qu'il n'est affecté?..... Si une vérité est palpable et d'une pratique importante, plaignons celui qui la méconnaît: sa peine naîtra de son aveuglement. Si elle est incertaine, équivoque, comment lui trouver le caractère qu'elle n'a pas? Croire sans évidence, sans démonstration, est un acte d'ignorance et de sottise: le crédule se perd dans un dédale d'inconséquences; l'homme sensé examine, discute, afin d'être d'accord dans ses opinions; et l'homme de bonne foi supporte la contradiction, parce qu'elle seule fait naître l'évidence. La violence est l'argument du mensonge; et imposer d'autorité une croyance, est l'acte et l'indice d'un tyran.»