Et les brahmanes s'étant tus à ces mots: «Comment admettre votre doctrine, leur dit le législateur, si vous ne la manifestez pas? Et comment ses premiers auteurs l'ont-ils propagée, alors qu'étant seuls à la posséder, leur propre peuple leur était profane? Le ciel la révéla-t-il pour la taire?»
Mais les brahmanes persistant à ne pas s'expliquer: «Nous pouvons leur laisser les honneurs du secret, dit un homme d'Europe. Désormais leur doctrine est à découvert; nous possédons leurs livres, et je puis vous en résumer la substance.»
En effet, en analysant les quatre Védas, les dix-huit Pourans et les cinq ou six Chastras, il exposa comment un être immatériel, infini, éternel et rond, après avoir passé un temps sans bornes à se contempler, voulant enfin se manifester, sépara les facultés mâle et femelle qui étaient en lui, et opéra un acte de génération dont le lingam est resté l'emblême; comment de ce premier acte naquirent, trois puissances divines, appelées Brahma, Bichen ou Vichenou, et Chib ou Chiven, chargées, la première de créer, la seconde de conserver, la troisième de détruire ou de changer les formes de l'univers: et, détaillant l'histoire de leurs opérations et de leurs aventures, il expliqua comment Brahma, fier d'avoir créé le monde et les huit sphères de purifications, s'étant préféré à son égal Chib, ce mouvement d'orgueil causa entre eux un combat qui fracassa les globes ou orbites célestes, comme un panier d'œufs; comment Brahma, vaincu dans ce combat, fut réduit à servir de piédestal à Chib, métamorphosé en lingam; comment Vichenou, dieu médiateur, a pris, à des époques diverses, neuf formes animales et mortelles pour conserver le monde: comment d'abord, sous celle de poisson, il sauva du déluge universel une famille qui repeupla la terre; comment ensuite, sous la forme d'une tortue, il tira de la mer de lait la montagne Mandreguiri (le pôle); puis, sous celle de sanglier, déchira le ventre du géant Erennîachessen, qui submergeait la terre dans l'abîme du Djôle, dont il la retira sur ses défenses; comment incarné sous la forme de berger noir, et sous le nom de Chris-en, il délivra le monde du venimeux serpent Calengam, et parvint, après en avoir été mordu au pied, à lui écraser la tête.
Puis, passant à l'histoire des génies secondaires, il raconta comment l'Éternel, pour faire éclater sa gloire, avait créé divers ordres d'anges, chargés de chanter ses louanges et de diriger l'univers; comment une partie de ces anges se révoltèrent sous la conduite d'un chef ambitieux, qui voulut usurper le pouvoir de Dieu et tout gouverner; comment Dieu les précipita dans le monde de ténèbres, pour y subir le traitement de leur malfaisance; comment ensuite, touché de compassion, il consentit à les en retirer, et à les rappeler en grace après qu'ils eurent subi de longues épreuves; comment à cet effet ayant créé quinze orbites ou régions de planètes, et des corps pour les habiter, il soumit ces anges rebelles à y subir quatre-vingt-sept transmigrations; il expliqua comment les ames ainsi purifiées retournaient à la source première, à l'océan de vie et d'animation dont elles étaient émanées; comment tous les êtres vivants contenant une portion de cette ame universelle, il était très-coupable de les en priver. Enfin il allait développer les rites et les cérémonies, lorsqu'ayant parlé des offrandes et des libations de lait et de beurre à des dieux de cuivre et de bois, et des purifications par la fiente et l'urine de vache, il s'éleva de toutes parts des murmures mêlés d'éclats de rire, qui interrompirent l'orateur.
Et chaque groupe raisonnant sur cette religion: «Ce sont des idolâtres, dirent les musulmans, il faut les exterminer..... Ce sont des cerveaux dérangés, dirent les sectateurs de Confutzée, qu'il faut tâcher de guérir. Les plaisants dieux, disaient quelques autres, que ces marmousets graisseux et enfumés, qu'on lave comme des enfants malpropres, et dont il faut chasser les mouches friandes de miel, qui viennent les salir d'ordures!»
Et un brahmane indigné, prenant la parole: Ce sont des mystères profonds, s'écria-t-il, des emblêmes de vérités que vous n'êtes pas dignes d'entendre.
De quel droit, répondit un lama du Tibet, en êtes-vous plus dignes que nous! Est-ce parce que vous vous prétendez issus de la tête de Brahma, et que vous rejetez à de moins nobles parties le reste des humains? Mais, pour soutenir l'orgueil de vos distinctions d'origines et de castes, prouvez-nous d'abord que vous êtes d'autres hommes que nous. Prouvez-nous ensuite, comme faits historiques, les allégories que vous nous racontez: prouvez-nous même que vous êtes les auteurs de toute cette doctrine; car nous, s'il le faut, nous prouverons que vous n'en êtes que les plagiaires et les corrupteurs; que vous n'êtes que les imitateurs de l'ancien paganisme des Occidentaux, auquel vous avez, par un mélange bizarre, allié la doctrine toute spirituelle de notre Dieu; cette doctrine dégagée des sens, entièrement ignorée de la terre avant que Boudh l'eût enseignée aux nations.
Et une foule de groupes ayant demandé quelle était cette doctrine et quel était ce dieu, dont la plupart n'avaient jamais ouï le nom, le lama reprit la parole et dit:
Qu'au commencement un Dieu unique, existant par lui-même, après avoir passé une éternité absorbé dans la contemplation de son être, voulut manifester ses perfections hors de lui-même, et créa la matière du monde; que les quatre éléments étant produits, mais encore confus, il souffla sur les eaux, qui s'enflèrent comme une bulle immense de la forme d'un œuf, laquelle en se développant devint la voûte et l'orbe du ciel qui enceint le monde; qu'ayant fait la terre et les corps des êtres, ce Dieu, essence du mouvement, leur départit, pour les animer, une portion de son être; qu'à ce titre, l'ame de tout ce qui respire étant une fraction de l'ame universelle; aucune ne périt, mais que seulement elles changent de moule et de forme, en passant successivement en des corps divers; que de toutes les formes, celle qui plaît le plus à l'Être divin est celle de l'homme, comme approchant le plus de ses perfections; que quand un homme, par un dégagement absolu de ses sens, s'absorbe dans la contemplation de lui-même, il parvient à y découvrir la Divinité, et il la devient en effet; que parmi les incarnations de cette espèce que Dieu a déja revêtues, l'une des plus saintes et des plus solennelles fut celle dans laquelle il parut il y a vingt-huit siècles dans le Kachemire, sous le nom de Fôt ou Boudh, pour enseigner la doctrine de l'anéantissement, du renoncement à soi-même. Et traçant l'histoire de Fôt, le lama dit qu'il était né du côté droit d'une vierge de sang royal, qui n'avait pas cessé d'être vierge en devenant mère; que le roi du pays, inquiet de sa naissance, voulut le faire périr, et qu'il fit massacrer tous les mâles nés à son époque; que, sauvé par des pâtres, Boudh en mena la vie dans le désert jusqu'à l'âge de trente ans, où il commença sa mission d'éclairer les hommes, et de les délivrer des démons; qu'il fit une foule de miracles les plus étonnants; qu'il vécut dans le jeûne et dans les pénitences les plus rudes, et qu'il laissa en mourant un livre à ses disciples, où était contenue sa doctrine; et le lama, commença de lire...
«Celui qui abandonne son père et sa mère pour me suivre, dit Fôt, devient un parfait samanéen (homme céleste).