«Ce volume a été traduit du chaldéen en grec. Il contient l'histoire vraie des anciens personnages illustres, qu'il dit commencer à Zerouan, Titan et Yapetosth; et il expose par ordre la série des hommes illustres nés de ces 3 chefs.»

Le texte commence: «Ils étaient terribles et brillants, ces premiers des dieux, auteurs des plus grands biens, et principes du monde et de la multiplication des hommes... D'eux vint la race des géans, au corps robuste, aux membres (ou bras) puissants (ou vigoureux), à l'immense stature, qui, pleins d'insolence, conçurent le dessein impie de bâtir une tour. Tandis qu'ils y travaillaient, un vent horrible et divin, excité par la colère des dieux (Elahim), détruisit cette masse immense, et jeta parmi les hommes des paroles inconnues qui excitèrent (ou causèrent) le tumulte et la confusion: parmi ces hommes, était le Iapétique Haïk, célèbre et vaillant gouverneur (præfectus), très-habile à lancer les flèches et à manier l'arc.[98] Ce Haïk, beau, grand, à chevelure brillante, aux bras puissants, à l'œil perçant, plein d'hilarité, se trouvant l'un des géants les plus influents, s'opposa à ceux qui voulurent commander aux autres géants, et à la race des dieux, et il excita du tumulte contre l'impétueux effort de Belus. Le genre humain, dispersé sur la terre, vivait au milieu des géants, qui, mus de fureur, tirèrent leurs sabres les uns contre les autres, et luttèrent pour le commandement. Belus ayant eu des succès, et s'étant rendu maître de presque toute la terre, Haïk ne voulut pas lui obéir, et après avoir vu naître son fils Armenak dans Babylone, il alla vers le pays d'Ararat, placé au nord, avec son fils, ses filles et des braves, au nombre de 300, sans compter des étrangers qui s'y joignirent: il se fixa ou s'assit au pied d'un certain mont très-étendu dans la plaine, où habitaient quelques-uns des hommes dispersés. Haïk le soumit et y établit son domicile, etc.

Voilà donc un livre original chaldéen qui, à raison de sa célébrité, excita la curiosité d'Alexandre, et qui, par ce léger fragment, nous prouve 1° l'antiquité réelle des traditions recueillies par Bérose, par Abydène, par la Sibylle; 2° l'analogie de ces traditions avec celles du livre juif appelé la Genèse. Cette analogie est sensible dans ce qui concerne le déluge, l'homme sauvé dans un navire; les trois princes ou chefs du genre humain issu de cet homme; la séparation de leurs enfants; l'entreprise de la tour de Babel, la confusion qui en résulte, etc.; enfin dans ces géants, nés des enfants des dieux (Elahim) et des filles des hommes, géants grands de corps et fameux de nom dans les temps anciens (Genèse, ch. VI, v. 2 à 5); ce sont les propres expressions de la Genèse. Leur entreprise de monter aux cieux est la même que celle des géants chantés par les mythologues grecs, et cette ressemblance vient confirmer l'origine chaldéenne de toutes ces allégories, dont l'explication nous écarterait trop de notre sujet[99]. Nous nous bornerons à remarquer, que ces mêmes allégories se trouvent dans les récits cosmogoniques des sectateurs de Budha, réfugiés au Thibet, et qui, sous le nom de Samanéens, étaient une secte indienne, célèbre et déja ancienne au temps d'Alexandre. Leur cosmogonie qui, sous d'autres rapports, ressemble singulièrement à celle de la Genèse, parle comme ce livre, de la corruption des hommes, de la colère de Dieu, des déluges dont il punit le genre humain; et ils tournent dans un sens moral tout ce que les mythologues grecs présentent sous un aspect astrologique. Or, si l'on considère que les récits des Grecs se rapportent à une époque où la constellation du taureau ouvrait l'année et la marche des signes, c'est-à-dire au delà de 4000 ans avant notre ère, tandis que les récits des Juifs et des Perses indiquent l'agneau ou bélier comme réparateur, l'on pensera que les Grecs ont mieux gardé le type originel, parce qu'ils sont plus anciens que les autres, et que les autres l'ont altéré, parce qu'ils sont venus plus tard; en sorte que le système moral et mystique, dans lequel il faut comprendre l'Elysée, le Tartare, et toute la doctrine des mystères, n'aurait pas une origine plus reculée que 2500 à 2300 ans avant notre ère, et ce serait de l'Égypte et de la Chaldée que se seraient répandues dans l'Orient et dans l'Occident toutes ces idées, comme s'accordent à le témoigner tous les anciens auteurs grecs et même les arabes, qui ont eu en main d'anciens livres échappés aux ravages des guerres et du temps. Il est remarquable qu'un de ces livres, cité par le Syncelle sous le nom de livre d'Enoch, présente l'histoire des géants, nés des anges et des filles des hommes, presque dans les mêmes termes que les livres de Boudhistes du Thibet, et le livre de la Genèse; sans doute le livre d'Enoch est apocryphe quant au nom que lui a donné l'auteur anonyme, pour imprimer le respect, mais non quant à sa doctrine qui est chaldéenne et de haute antiquité. Revenons à nos confrontations.

Après le déluge de Noh ou de Xisuthrus, le partage de la terre entre 3 personnages puissants et brillants, dont Titan est un, ressemble beaucoup à ce que les Grecs nous disent des 3 frères, Jupiter, Pluton et Neptune[100]. La construction de la tour de Babylone semblerait prendre un caractère plus historique; et lorsqu'on se rappelle que pour bâtir cette ville et la pyramide de Bel aux sept étages (comme les sept sphères), Sémiramis employa deux millions d'hommes tirés de tous les peuples de son empire, par conséquent parlant une multitude de dialectes divers, on serait tenté de croire que cette confusion de langage a donné lieu à une tradition ensuite altérée. Mais Sémiramis était trop récente pour être oubliée et méconnue; l'événement porte un caractère mythologique beaucoup plus ancien: et comme en langage astrologique, le zodiaque s'appelait la grande Tour Burg, en grec, pyrg-os, la partie de cette tour, composée de six signes ou six étages, qui, depuis le solstice d'hiver jusqu'à celui d'été, s'élevait vers le nord où était le mont Olympe (Ararat et Merou), était censée élevée ou bâtie par les géants, c'est-à-dire par les constellations ascendantes de l'horizon au zénith. Il faudrait connaître tous les détails de ces mystères chaldéens, pour expliquer tous ceux du récit..... Il est du moins évident que le repeuplement de la terre en 5 ou 6 générations, est une rêverie au physique comme au moral. Par suite de cette impossibilité, l'on ne peut admettre, à la onzième génération, l'apparition d'Abraham comme homme et comme personnage historique; et les soupçons s'accroissent lorsqu'on lit ce qu'en rapportent Bérose, Alexandre Polyhistor et Nicolas de Damas.

CHAPITRE XIV.
Du personnage appelé Abraham.

«BÉROSE, dit Josèphe[101], en supprimant le nom d'Abraham, notre ancêtre, l'a cependant indiqué par ces mots:

«A la dixième génération après le déluge, exista chez les Chaldéens, un homme juste et grand, qui fut très-versé dans la connaissance des choses célestes.»

Effectivement, dans la généalogie juive, Abraham se trouve à la dixième génération depuis le déluge, et cela prouve l'identité continue et l'origine commune des deux récits.

Josèphe ajoute: «Hécatée a écrit sur Abraham un volume entier. Nicolas de Damas, au quatrième livre de son recueil d'histoire, dit: Abraham régna à Damas; c'était un étranger venu du pays des Chaldéens; au-dessus de Babylone, à la tête d'une armée[102]. Peu de temps après, il quitta le pays avec tout son monde, et il émigra dans la contrée appelée alors Kanaan, aujourd'hui Judée».

D'autre part, Alexandre Polyhisrot, citant Eupolème, dit[103]: «Qu'Abraham naquit à Camarine, ville de la Babylonie, appelée Ouria, ou ville des Devins; cet homme surpassait tous les autres en naissance et en habileté. Il inventa l'astrologie et la chaldaïque[104]; par sa piété il fut agréable à Dieu... Les Arméniens ayant attaqué les Phéniciens, Abraham les chassa (comme le dit la Genèse). Il eut en Égypte de longs entretiens avec les prêtres sur l'astrologie.»