| Patriarches antédiluviens selon la Genèse. | Rois chaldéens antédiluviens selon Bérose. | ||||
| Noms. | Ages. | Années. | Noms. | Ages en sares. | En années. |
| Adam | 930 | Alor | 10 | 36,000 | |
| Seth | 912 | Alaspar | 3 | 10,800 | |
| Enos | 905 | Amèlon | 13 | 46,800 | |
| Kaïnan | 910 | Amènon | 12 | 43,200 | |
| Mahlaléel | 862 | Metalar | 18 | 64,800 | |
| Iared | 895 | Daôn | 10 | 36,000 | |
| Enoch | 365 | Evedorach | 18 | 64,800 | |
| Mathusala | 969 | Amphis | 10 | 36,000 | |
| Lamech | 777 | Otiartes | 8 | 28,800 | |
| Nohé | 950 | Xisuthrus | 18 | 64,800 | |
| TOTAL | 120 | 432,000 | |||
Voilà les prétendus rois que les Chaldéens disaient avoir régi le monde pendant 120 sares, équivalant à 432,000 ans. Ce calcul seul nous montre qu'il s'agit ici d'êtres astronomiques ou astrologiques, et le Syncelle lui-même nous en avertit, lorsque, page 17, il dit que «les Égyptiens, les Chaldéens et les Phéniciens se donnent une antiquité extravagante, au moyen de certaines supputations astrologiques.» L'Arménien Moïse de Chorène, environ 300 ans avant le Syncelle, avait fait les mêmes remarques. «L'origine du monde, dit-il (chap. 3), n'est pas exposée par nos saints livres, de la même manière que par les historiens; j'entends le très-savant Bérose et Abydène; dans Abydène, les chefs de famille diffèrent quant au temps et aux noms (mais non quant au nombre qui est également de 10). Ces auteurs présentent même le chef du genre humain, Adam, sous un autre caractère que la Genèse, car ils disent: Dieu très-prévoyant fit Alorus pasteur et directeur du peuple, et il régna 10 sares, qui sont 36,000 ans. De même, ils donnent à Noi (Nohé), un autre'nom (Xisuthrus) et un temps immense, d'accord d'ailleurs, sur la corruption des hommes, et la violence du déluge. Ils établissent dix chefs (ou rois) avec Xisuthrus; et leurs années diffèrent non seulement de nos années qui ont quatre saisons, et des années divines, mais encore ils ne comptent point les levers de lune comme les Égyptiens, ni les levers dont le nom se tire des dieux (les constellations personnifiées). Néanmoins les auteurs qui les prennent pour des années (ordinaires), les adaptent aux calculs grecs, etc.»
On voit que les Chaldéens nous ont donné une sorte de logogriphé à résoudre; il ne faut pas s'étonner s'il a été mal compris de beaucoup d'auteurs anciens et même modernes, puisque sa solution exige la connaissance d'une doctrine astrologique assez compliquée, et qui, long-temps tenue secrète, a été trop négligée depuis qu'elle a perdu son empire. Pour donner, quelques idées claires sur cette énigme, il faut les reprendre à leur origine.
Lorsque l'expérience eut fait connaître aux anciens peuples agricoles, les rapports intimes qui se trouvent entre la production des substances terrestres et la marche du soleil dans le cercle céleste, un premier système astronomique et physique fut organisé, conforme aux besoins de l'agriculture et aux phénomènes des corps célestes les plus remarquables. Ce système, inculqué dans tous les esprits, par l'éducation civile et religieuse, et par l'habitude, devint la base de tous les raisonnements, le type de toutes les hypothèses qui firent naître ensuite des idées plus étendues. Le grand cercle céleste avait été divisé en douze maisons (les douze signes du zodiaque), d'après les lunes qui se montraient tandis que le soleil le parcourait; chacune de ces maisons était subdivisée en 30 parties (ou degrés), d'après les jours de chaque lune. Les étoiles, individuellement et en groupes, avaient reçu des noms tirés des opérations de l'homme ou de la nature pendant la révolution solaire; et le ciel astronomique était devenu comme un miroir de réflexion de ce qui se passait sur la terre. Cet ordre de choses, si intéressant pour le peuple, en fut d'abord bien compris; mais par le laps du temps plusieurs causes introduisirent dans les idées une confusion qui eut des suites à la fois ridicules et graves. Une classe d'hommes, livrés spécialement à l'observation des astres, était parvenue à découvrir le mécanisme des éclipses, à en prédire les retours. Le peuple, frappé d'étonnement de cette faculté de prédire, imagina qu'elle était un don divin qui pouvait s'étendre à tout: d'une part, la curiosité crédule et inquiète, qui sans cesse veut connaître l'avenir; d'autre part, la cupidité astucieuse, qui sans cesse veut augmenter ses jouissances et ses possessions, agissant de concert, il en résulta un art méthodique de tromperie et de charlatanisme que l'on a appelé astrologie, c'est-à-dire, l'art de prédire tous les événements de la vie par l'inspection des astres et par la connaissance de leurs influences et de leurs aspects. La véritable astronomie étant la base de cet art, ses difficultés le restreignirent à un petit nombre d'initiés, qui, sous les divers noms de voyans, de devins, de prophètes, de magiciens, devinrent une corporation sacerdotale très-puissante chez tous les peuples de l'antiquité. Quant aux influences des corps célestes, leur préjugé dut sa naissance aux premiers observateurs, qui, remarquant un rapport habituel entre le lever et le coucher de tel astre, avec l'apparition de tel phénomène ou de telle substance terrestre, supposèrent une action secrète de cet astre, par un fluide subtil, tel que l'air, la lumière ou l'éther. Ce préjugé devint le grand lévier de toute l'astrologie; les astres étant censés les moteurs et régulateurs de tout ce qui arrive dans le monde, le mortel qui connut leurs lois, put tout connaître, et par conséquent tout prédire.
Ces lois semblèrent d'abord assez simples, parce que l'on crut que le ciel avait un état fixe, comme il semble au premier aspect. Mais lorsque des observations séculaires eurent montré des changements considérables dans le premier ordre arrangé, il fallut inventer de nouvelles théories, que les progrès des sciences mathématiques rendirent plus savantes et plus compliquées.
Une première école d'astronomie avait divisé le grand cercle céleste (le zodiaque) en douze parties, subdivisées chacune en 30 degrés, faisant au total 360, et ce nombre avait été regardé comme suffisant aux horoscopes du calendrier. Une seconde école d'astronomes plus raffinés, le trouva insuffisant aux horoscopes bien plus nombreux de la vie humaine: elle divisa chaque signe zodiacal en douze sections, dites dodécatémories; puis chacune de ces sections en soixante particules ou minutes, partagées elles-mêmes en soixante secondes, etc. Cette division avait l'inconvénient de couper les 30 degrés de chaque signe par une première fraction de 2 ½. Une troisième école voulut y remédier, en y appliquant le calcul décimal; et elle partagea chaque signe en trois sections ou décatémories, comprenant chacune 10 degrés; puis chaque section en soixante minutes, et chaque minute en soixante secondes, etc. Ptolomée, qui nous apprend ce fait, ajoute que cette dernière méthode est chaldaïque, c'est-à-dire qu'elle fut inventée par les Chaldéens; de là ne semble-t-il pas résulter que les Arabes de Chaldée sont les inventeurs des chiffres qui la constituent, et qui portent le nom d'Arabes, tandis que la méthode duodécimale appartiendrait aux astronomes égyptiens. Quoi qu'il en soit, la méthode chaldaïque, en donnant dix sections à chaque signe, divise le cercle zodiacal en 120 parties; et parce que chaque section se subdivise en soixante multiplié par soixante, il en résulte une subdivision de 3,600 parties pour chacune, et une somme de 432,000 pour la totalité du cercle. Maintenant il est remarquable que ce nombre 432,000 est précisément l'expression de la période antédiluvienne, c'est-à-dire du temps écoulé entre le commencement du monde et sa destruction par le déluge; et que les parties élémentaires de ce nombre sont exactement les sares, les sosses et les nères mentionnés par le chaldéen Bérose. En effet, selon lui, le sare vaut 3,600 ans; et nous voyons que la section décatémorie vaut 3,600 secondes: le nère valait 600 ans, et nous trouvons que chaque signe contient 600 minutes, savoir, 10 sares de 60 minutes chaque: selon Bérose, le sosse, qui est la moindre période, vaut 60 ans; et nous trouvons que 60 secondes sont la dernière sous-division du sare. L'on voit que le logogriphe commence à se dévoiler; mais d'où vient cette conversion du zodiaque mathématique en valeurs chronologiques? Pour expliquer ceci, il faut savoir ou se rappeler que chez les anciens, le mot année qui signifie un cercle, un anneau[120], une orbite, ne fut point restreint à l'année solaire, mais qu'il fut étendu à tout cercle dans lequel un astre, une planète quelconque exécute, une révolution; bien plus, il devint chez les astronomes l'expression des révolutions simultanées de plusieurs astres partis d'un même point du ciel, et s'y retrouyant après une longue série de leurs mouvements inégaux: ainsi ayant appelé année de Mars, la révolution de cette planète, qui dure deux ans solaires; année de Jupiter, celle qui dure 12 ans; année de Saturne, celle qui dure 31 ans; ils appelèrent encore année de restitution, et grande année, l'espace de temps que le soleil, les planètes et les étoiles fixes employaient ou étaient censés employer à revenir et à se trouver tous ensemble à un point donné du ciel; par exemple, au premier degré d'Aries, d'où ils étaient partis. Cette dernière idée ne put avoir lieu que lorsque le phénomène de la précession des équinoxes eut été connu, et que l'on eut vu l'ordre du premier planisphère dérangé de plusieurs degrés, par l'anticipation que fait le soleil dans le cercle zodiacal à chacune de ses révolutions. Cette grande année fut d'abord estimée 25,000 ans, puis 36,000, puis enfin 432,000. Et voilà ces années divines dont nous venons de voir l'indication dans Moïse de Chorène, et dont les livres indous nous ont conservé une mention clairement détaillée, en disant: «qu'une année de Brahma est composée de plusieurs années des nôtres, et qu'un jour des dieux est précisément une année des hommes, etc.[121]».
Ce premier équivoque n'a pu manquer d'occasioner beaucoup de confusions d'idées; un second vint compléter le désordre. Dans la langue des premiers observateurs, le grand cercle s'appelait mundus et orbis, le monde. Par conséquent, pour décrire l'année solaire, ils disaient que le monde commençait, que le monde naissait dans le signe du Taureau ou du Belier; que le monde finissait, était détruit dans un tel autre signe; que le monde était composé de 4 âges (les 4 saisons); et parce que leur année commençait, selon l'ordre rural, au printemps où tout naît, et finissait en hiver où tout dépérit, ils disaient que ces âges allaient en se détériorant; que le monde allait de mal en pis. Ces idées naturelles et vraies, au sens physique, s'imprimèrent dans tous les esprits. Lorsqu'ensuite par le laps de temps, par les progrès ou l'altération du langage, les mots année et monde prirent un sens plus précis, les idées attachées à l'un ne se détachèrent pas de l'autre, et les astrologues et les moralistes profitèrent de l'équivoque pour dire «que le monde subissait des naissances et des destructions successives; que la méchanceté des hommes était la cause de ces destructions; que dans les premiers âges, les hommes étaient bons, mais qu'ensuite ils se pervertirent;» et ils ajoutèrent que le monde périssait tantôt par des incendies, tantôt par des déluges; parce que, selon que nous l'apprend Aristote, la saison brûlante de l'été avait été appelée incendie, et que la saison pluvieuse de l'hiver avait été appelée déluge[122]; or le monde, c'est-à-dire, l'année ayant eu son commencement tantôt au solstice d'été, comme chez les Égyptiens, tantôt au solstice d'hiver, on avait dû dire que sa fin arrivait dans ces saisons.
Ainsi c'est par l'équivoque des mots, et par l'association vicieuse des idées, que le Zodiaque matériel fut converti en Zodiaque chronologique, et que l'on supposa pour durée infinie du monde, ce qui ne fut primitivement que la durée limitée d'une révolution circulaire. Voilà toute l'illusion du calcul chaldéen et le mot de son logogriphe. Les 432,000 ans de Bérose ne sont qu'un calcul fictif de la grande période qui, selon les mathématiciens devait rétablir toutes les sphères célestes dans un premier état donné. Cette grande période avait d'abord été supposée de 36,000 ans; mais l'observation ayant fait connaître que le concours de toutes les sphères n'était pas parfait, qu'il restait des intervalles et des fractions, les mathématiciens, pour atténuer ces fractions et les rendre insensibles, imaginèrent de les reverser sur plusieurs révolutions; multipliant 36,000 par 12, ils obtinrent le nombre cité 432,000. Ils ne s'en sont pas tenus là; il paraît que leur doctrine s'étant introduite dans l'Inde, à une époque plus ou moins reculée, leurs successeurs, dans cette contrée, ont voulu ajouter un nouveau degré de précision, et ont, pour cet effet, multiplié ces 432,000 par 10, ce qui leur a produit les 4,320,000 qu'aujourd'hui les Indous nous présentent comme durée du monde, avec des circonstances semblables à celles des Chaldéens; car ils terminent cette durée par un déluge, et ils remplissent le prétendu temps antérieur par dix avatars ou apparitions de Vishnou, qui répondent aux dix Rois antédiluviens. Ces analogies sont remarquables et mériteraient d'être approfondies, mais elles nous écarteraient trop de notre sujet; il doit nous suffire, pour terminer cet article, de dire que les 432,000 ans étant une fiction, les dix prétendus Rois en sont une autre du même genre: chacun d'eux doit désigner un période partielle; et en effet, Alor et Dâon nous en offrent un exemple connu dans leur nombre 36,000, qui est une période élémentaire de 432,000 ans. Par cette analyse, les 10 patriarches de la Genèse, identiques aux 10 rois de Bérose, se trouvent jugés; mais pourquoi portent-ils tous des noms et des chiffres différents? ne serait-ce pas que cette légende serait plus ancienne que celle de Bérose, et qu'elle aurait été faite avant l'ampliation décimale des nombres? D'ailleurs les écoles arabe et chaldéenne étant diverses, chacune d'elles a pu avoir son système particulier calqué sur un fond commun. Celui qu'a préféré l'auteur de la Genèse doit être antérieur à Moïse, puisque le dogme des 7 jours qui se lie à l'histoire d'Adam, se trouve consacré dans la législation de ce réformateur: le nom même d'Adam se trouve dans son cantique[123], en admettant cette pièce comme autographe. Si les détails des légendes nous fussent parvenus sur chacun des 10 rois et patriarches, nous y eussions trouvé le mot de leurs énigmes respectives[124]; nous en sommes dédommagés par l'histoire d'Adam, d'Ève et de leur serpent, dont le caractère astrologique est d'une évidence incontestable.
CHAPITRE XVI.
Mythologie d'Adam et d'Ève.
EN effet, prenez une sphère céleste dessinée à la manière des anciens; partagez-la par le cercle d'horizon en deux moitiés: l'une supérieure, qui sera le ciel d'été, le ciel de la lumière, de la chaleur, de l'abondance, le royaume d'Osiris, dieu de tous les biens; l'autre moitié sera le ciel inférieur (infernus), le ciel d'hiver, le séjour dés ténèbres, desprivations et des souffrances, le royaume de Typhon, dieu de tous les maux. A l'occident et vers l'équinoxe d'automne, la scène vous présente une constellation figurée par un homme tenant une faucille[125], un laboureur qui chaque soir descend de plus en plus dans le ciel inférieur, et semble être expulsé du ciel de lumière; après lui vient une femme, tenant un rameau de fruits beaux à voir et bons à manger: elle descend aussi chaque soir et semble pousser l'homme, et causer sa chute: sous eux est le grand serpent, constellation caractéristique des boues de l'hiver, le Python des Grecs, l'Ahriman des Perses, qui porte l'épithète d'Aroum dans l'hébreu. Près de là est le vaisseau attribué tantôt à Isis, tantôt à Iason, à Nohé, etc.; à côté se trouve Persée, génie ailé, qui tient à la main une épée flamboyante, comme pour menacer: voilà tous les personnages du drame d'Adam et d'Ève, qui a été commun aux Égyptiens, aux Chaldéens, aux Perses, mais qui reçut des modifications selon les temps et les circonstances. Chez les Égyptiens, cette femme (la Vierge du Zodiaque) fut Isis, mère du petit Horus, c'est-à-dire du soleil d'hiver qui, languissant et faible comme un enfant, passe 6 mois dans la sphère inférieure, pour reparaître à l'équinoxe du printemps, vainqueur de Typhon et de ses géans. Il est remarquable que dans l'histoire d'Isis, c'est le Taureau qui figure comme signe équinoxial; tandis que chez les Perses, c'est le Belier ou l'Agneau, sous l'emblême duquel le dieu Soleil vient réparer les maux du monde: de là naît l'induction que la version des Perses est postérieure au vingt-unième siècle avant notre ère, dans lequel le Belier devint signe équinoxial; tandis que la version des Égyptiens peut et doit remonter à près de 4200 ans, époque où le Taureau devint signe de l'équinoxe du printemps[126].