«Et il avait planté le jardin d'Éden (antérieurement ou à l'Orient); il y plaça l'homme. Au milieu du jardin était l'arbre de vie et l'arbre de la science du bien et du mal. Et du jardin d'Éden sortait un fleuve qui se divisait en 4 têtes appelées le Phison, le Gihoun, le Tigre et l'Euphrate.

«Et Iahouh-les-dieux[131] dit: Il n'est pas bon que l'homme soit seul; et il lui envoya un sommeil, pendant lequel il lui retira une côte, de laquelle il bâtit la femme, etc., etc.»

Si un tel récit nous était présenté par les brahmes ou par les lamas, il serait curieux d'entendre nos docteurs contrôler ses anomalies. «Voyez, diraient ils, quelle étrange physique! Supposer que la lumière existe avant le soleil, avant les astres, et indépendamment d'eux; et ce qui est plus choquant, même dans le langage, dire qu'il y a un soir et un matin, quand le soir et le matin ne sont que l'apparition ou disparition de l'astre qui fait le jour! Et ce vide produit au milieu des eaux, qui suppose qu'au-dessus du ciel visible, il y a un amas d'eaux subsistant! aussi cette physique nous parle-t-elle des cataractes du ciel ouverte au déluge; et l'un de ses interprètes ne craint pas de nous dire que la voûte du ciel est de cristal[132]. Et cette terre sans pluies, sans nuages, par conséquent sans évaporation, ayant une seule source qui arrose sa face! et cet homme créé tout seul et cependant mâle et femelle! en vérité ces Indous avec leurs Shastras et leurs Pouranas nous font des contes arabes.»

Nous le pensons comme nos docteurs; mais parce que ce côté de la question est jugé pour tout esprit de sens rassis et non imbu des préjugés de l'enfance, nous allons nous borner à considérer le côté allégorique, et à développer le sens. Tout lecteur aura été choqué de notre traduction les dieux créa; néanmoins telle est la valeur du texte, de l'aveu de tous les grammairiens. Pourquoi ce pluriel gouvernant un singulier? parce que le rédacteur juif, pressé par deux autorités contradictoires, n'a vu que ce moyen de sortir d'embarras. D'une part, la loi de Moïse proscrivait la pluralité des dieux; d'autre part, les cosmogonies sacrées, non seulement des Chaldéens, mais de presque tous les peuples, attribuaient aux dieux secondaires, et non à ce grand Dieu unique, l'organisation du monde. Le rédacteur n'a osé chasser un mot consacré par l'usage. Ces Elahim étaient les décans des Égyptiens, les génies des mois et des planètes chez les Perses et les Chaldéens, génies-dieux cités sous leur propre nom par l'auteur phénicien Sanchoniaton; lorsqu'il dit: les compagnons d'Il ou El qui est Kronos (Saturne), furent appelés Eloïm ou Kroniens[133] et on les disait les égaux de Kronos.

Or Kronos ou Saturne est, comme on sait, l'emblème du temps, mesuré par la planète de ce nom: ses égaux furent donc naturellement des génies de la même espèce. La lettre h manquant à l'alphabet grec, le mot Eloïm a rendu le mieux possible le phénicien arabe Elahim, pluriel hébreu de Elah, Dieu. Mais pourquoi leur attribuait-on l'organisation ou la création du monde? Par la raison simple et naturelle que le monde dans son sens primitif, fut le grand orbe des cieux, et spécialement l'orbe ou cercle du Zodiaque. Or, comme à partir de l'équinoxe du printemps les êtres terrestres, engourdis et comme morts pendant l'hiver, prenaient une vie nouvelle; que la production des feuilles, des fleurs et de tout le règne végétal semblait être une véritable création, les génies qui présidaient à chaque signe du Zodiaque furent considérés comme les auteurs et moteurs de tout ce mouvement de vie; et parce que cette période de vie, d'abondance et de délices, ne durait que jusqu'à l'équinoxe d'automne, la création fut dite ne durer que six mois, qui, par d'autres équivoques, ont été appelés dans les diverses cosmogonies tantôt des jours, tantôt des mille, etc.

Avec le progrès des connaissances, les astronomes physiciens ayant considéré le monde sous un point de vue plus vaste, des esprits subtils raisonnèrent sur l'origine de tous les êtres visibles; et alors naquirent ces systèmes plus ou moins extravagants qui de l'Inde et de la Chaldée passèrent dans l'ancienne Grèce, et qui, commentés par Pythagore, par Thalès, par Platon, par Zénon, par Aristote, ont donné naissance à d'autres systèmes que l'on peut appeler des délires organisés. Quant au mot création, pris dans ce sens de produire de rien, de tirer du néant des substances solides et sensibles, il est douteux que cette idée abstraite, due à l'exaltation des cerveaux jeûneurs des pays chauds, ait été connue ou reçue par les anciens juifs; ce qu'il y a de certain, c'est que le mot bara, traduit par (les dieux) créa, ne comporte point ce sens, puisqu'on le trouve en beaucoup d'occasions employé comme dans le sens de fabriquer, former: nous en avons trois exemples dans le morceau cité, où il est dit que Dieu créa l'homme à son image, qu'il les créa mâle et femelle, etc. Le limon rouge dont l'homme fut formé existait; et la distinction du sexe n'est qu'une disposition de la matière déja formée: il n'y eut donc point là une création dans le sens de tirer du néant, de produire quelque chose avec rien.

Nous avons dit que les six mois de la création furent considérés sous des rapports et sous des noms divers, selon les divers systèmes des anciens astrologues. Leurs livres, chez les Perses et chez les Étrusques, nous en offrent deux exemples d'une analogie sensible avec la Genèse.

«Un auteur toscan très-instruit, dit Suidas[134], a écrit que le grand Dêmi-ourgos, ou architecte de l'univers, a employé 12,000 ans aux ouvrages qu'il a produits, et qu'il les a partagés en 12 temps distribués dans les 12 maisons du soleil (les 12 signes du Zodiaque).»

[Notez que ce grand architecte, ou son type originel, est le soleil, qui dans toutes les premières théogonies, est le créateur, le régulateur du monde supérieur et inférieur.]

«Au premier mille, il fit le ciel et la terre.