LE texte d'Hérodote en présente deux relativement au règne de Krœsus. 1° Si ce règne ne commença qu'en 571, comment Pittacus, mort bien certainement en 570, a-t-il pu donner à Krœsus un avis cité pour sa prudence et pour sa finesse, quand ce prince déja vainqueur de la plupart des Ioniens du continent, voulut attaquer les Ioniens insulaires? 2° Comment concevoir que Krœsus, dans l'espace de moins de 8 ans (depuis l'an 571 jusqu'à 563), où Solon le trouva dans une prospérité déja affermie, eût fait cette multitude de guerres et de conquêtes (voy. p. 320 [%%n° page] ci-dessus), qui avait rendu Sardes le siége de l'opulence asiatique, et le rendez-vous de tous les savants de la Grèce, et cela dans un temps où la seule ville de Milet avait résisté 12 années aux attaques de son père, et où le moindre lieu fort exigeait des années de blocus! Ces objections sont si graves, que Larcher même en a déduit la nécessité d'une association de Krœsus au trône de son père, dès l'an 574; mais un tel fait méritait bien la peine d'être soutenu d'autorités précises; heureusement, pour l'admettre et l'appuyer, nous en trouvons une de ce caractère dans un historien antérieur à Hérodote même; dans Xanthus de Lydie, dont un fragment précieux nous a été transmis par Nicolas de Damas[234].
Après avoir parlé de Sadyattes, roi de Lydie, comme très-vaillant, mais intempérant; de son fils Alyattes, également débauché lorsqu'il était jeune, etc., etc, Nicolas de Damas raconte «qu'Alyattes, devenu roi, et voulant faire la guerre aux Kariens, ordonna à ses fils de lui amener des troupes à Sardes à un jour fixe: Krœsus, l'aîné de ses fils, qui était gouverneur (vice-roi) de la province d'Adramout et du pays de Thèbes, reçut aussi cet ordre; comme il était mal vu de son père, à cause de sa paresse et de son intempérance, il voulut saisir cette occasion de rentrer en grace, et il s'adressa au plus riche marchand de Lydie pour avoir de l'argent et lever des soldats; le marchand le refusa. Il s'adressa à un autre d'Éphèse, qui lui procura 1000 pièces d'or, au moyen desquelles il leva son contingent, et cela le fit triompher de ses calomniateurs.»
Il résulte évidemment de ce récit, que Krœsus avant d'être roi de Lydie, comme héritier de son père, avait eu déja, comme prince apanagé, un état à gouverner, par conséquent une cour, une représentation, une administration militaire et politique, en un mot tout ce qui constitue la royauté, fors l'indépendance vis-à-vis de son père. C'est ainsi que de nos jours nous avons vu les enfants de Dâher être dans leurs petites principautés des souverains aussi absolus et plus fastueux que leur père, et cela par l'usage très-ancien où sont les princes asiatiques, de donner à leurs enfants des établissements royaux, qui, après la mort des pères, occasionent des guerres civiles fatales à leurs propres familles: cet usage, que l'on retrouve dans l'Inde, ayant existé dans la Lydie, comme nous en avons la preuve, l'on est fondé à dire que ce fut pendant sa vice-royauté que Krœsus eut avec les Grecs ses relations, et commença d'acquérir cette célébrité dont Hérodote nous fournit les témoignages antérieurs à l'an 572: à ce moyen tout reste intact dans son récit et dans les probabilités.
Le règne d'Alyattes présente quelques difficultés qui ne se concilient pas aussi heureusement: écoutons Hérodote.
§ XVI. «Alyattes succéda à Sadyattes son père.»
§ XVII. «Sadyattes lui ayant laissé la guerre contre les Milésiens, il la continua.»
§ XVIII. «Il leur fit la guerre 11 ans.—Or des 11 ans qu'elle dura, les 6 premières appartiennent au règne de Sadyattes, qui dans ce temps-la régnait encore en Lydie. Ce fut lui qui l'alluma; Alyattes poussa avec vigueur (pendant) les 5 années suivantes, la guerre que son père lui avait laissée. A la douzième année, Alyattes met le feu aux blés des Milésiens, etc., tombe malade, et (§ XXII) conclut la paix.»
Plusieurs remarques se présentent sur ce texte. 1° Si Alyattes fit pendant 6 ans la guerre, du vivant de son père, il eut donc un apanage ou une vice-royauté comme Krœsus: ces deux exemples se confirment l'un l'autre.
2° Si la guerre dura 11 ans, pourquoi est-il dit qu'à la douzième année il y eut encore une invasion dans laquelle furent brûlés sur pied les blés, et par suite un temple de Minerve, laquelle, pour se venger, frappa Alyattes de maladie? Il y a ici contradiction entre les nombres 11 et 12.
3° Si, comme le veulent les calculs d'Hérodote Alyattes ouvrit son règne en l'an 528, les 5 dernières années de la guerre de Milet ont duré jusqu'en 624 inclusivement; en ce cas elles ont coïncidé avec la guerre de Kyaxarès: comment Alyattes a-t-il pu faire ces deux guerres à la fois? Ceci s'explique assez bien par la peinture que fait Hérodote de celle contre Milet, lib. I, § 17.