La première est que, relativement aux Babyloniens, les Ninivites étaient des usurpateurs dont le joug dut être odieux et pesant; Sémiramis dut personnellement laisser une mémoire flétrie par l’assassinat du roi son époux, par la publicité de ses débauches, par les vexations de ses immenses travaux; et l’opinion put lui refuser les honneurs de la fondation, ne fût-ce que par respect pour le dieu Bélus, à qui les traditions attribuaient toute l’organisation du pays.

La seconde est que le roi babylonien Nabon-Asar ayant supprimé tous les actes de ses prédécesseurs, afin que désormais la liste des rois de Babylone commençât par lui, il ne dut rester en cette ville et dans ce pays aucune archive ancienne, aucun document officiel sur la fondation par Sémiramis. Dès-lors Bérose n’a dû avoir aucun moyen national de remonter historiquement au-delà du règne de Nabonasar, c’est-à-dire au-delà de l’an 747; et voilà pourquoi les observations recueillies par Bérose, ainsi que Pline nous l’apprend, ne remontaient qu’à 480 ans (voyez la note page 126) avant la publication de son livre, en l’an 268; en effet, ajoutez 268 à 480, vous arrivez juste à l’année 747, première de Nabonasar. Il était politiquement interdit à Bérose de connaître rien au-delà, comme il fut interdit aux écrivains perses depuis Ardeschir, de connaître le vrai temps et le vrai nombre des rois écoulés entre Alexandre et ce prince.

Par inverse, nous trouvons à l’avantage de Ktésias une circonstance qui nous avait d’abord échappé, et que l’équité nous fait un devoir de rétablir ici. Cette circonstance nous est fournie par un passage du livre d’Esdras, dont la conséquence est que les archives citées par Ktésias comme la source où il puisa, furent réellement des archives assyriennes, soit en original, soit traduites par les Perses: voici le passage d’Esdras.

«Aux jours d’Artahshatah (au temps de Smerdis) les Samaritains voulant empêcher les Juifs de rebâtir le temple, écrivirent au roi la lettre suivante, en langue araméenne ou syriaque.

«Qu’il vous soit connu que les Juifs renvoyés par le roi (Kyrus) à Jérusalem, veulent maintenant en rebâtir les murs; et que le roi sache qu’au cas où les Juifs rebâtiront cette ville, de tout temps rebelle, elle refusera le tribut: nous, serviteurs du roi, qui avons mangé le sel et le pain de sa maison, nous l’en avertissons et vous supplions de faire rechercher dans le livre de vos pères (parce que) vous trouverez dans le livre des histoires, que cette ville est de tout temps une ville rebelle, ennemie des rois, en révolte dès les temps les plus anciens; c’est pour cela qu’elle a été détruite.»

Or, voici la réponse que fit le roi:

«L’extrait (ou plutôt la traduction) de la lettre que vous m’avez envoyée a été lu devant moi: j’ai ordonné, l’on a cherché et l’on a trouvé que cette ville, dès les temps anciens, s’est élevée contre les rois; qu’elle a été un siège de révolte; qu’il y a eu dans Jérusalem des rois puissants qui ont dominé sur tout le pays de l’Euphrate, et que le tribut royal leur était payé.»

Maintenant nous disons que ces rois puissants de Jérusalem qui ont dominé jusqu’à l’Euphrate ne peuvent s’entendre que de David et de Salomon, qui effectivement y dominèrent et y levèrent des tributs pendant 50 ou 60 ans. Après Salomon, le royaume s’étant divisé en deux petits états, les roitelets de Samarie et de Jérusalem, non-seulement ne perçurent plus le tribut, mais souvent y furent assujettis. Or, du temps de David et de Salomon, c’est-à-dire depuis l’an 1040 jusque vers l’an 980 avant notre ère, les Perses et les Mèdes assujettis aux Assyriens de Ninive, gouvernés par les satrapes du grand roi, et séparés de l’Euphrate par toute la Babylonie et la Mésopotamie, n’avaient ni moyens de communication, ni intérêt de savoir ce qui se passait en Syrie: ils ne devaient pas même avoir la faculté de tenir des registres, des archives royales, tels qu’on nous les désigne: les livres cités par Smerdis ne sont donc ni mèdes, ni perses; ils ne sauraient même être babyloniens, puisqu’ils précèdent l’époque de Nabonasar, qui les brûla tous: par conséquent ils ne peuvent être qu’assyriens-ninivites. Objectera-t-on que Sardanapale, ayant brûlé son palais, les archives royales ont dû y périr? Cette conséquence n’est pas de rigueur, surtout si l’on se rappelle que le séraï des rois de Ninive fut une maison mystérieuse de plaisir dont furent écartées les affaires; par conséquent la chancellerie, qui exige l’accès de beaucoup de monde, dut naturellement être placée ailleurs: dans tous les cas, nous avons ici la preuve positive qu’au temps de Smerdis il existait en Perse des livres officiels où se trouvaient consignés des événements antérieurs de plus de 500 ans, c’est-à-dire d’une époque où il n’existait ni royauté, ni chancellerie royale chez les Mèdes et chez les Perses; d’où il suit que ces livres furent assyriens-ninivites, soit en original, soit en extrait (comme nos chroniques juives), soit encore en traduction mède, que les rois de ce peuple, qui se dirent les héritiers des Assyriens, auraient fait faire pour leur instruction. Une telle traduction dans l’idiome zend, qui diffère de l’assyrien, expliquerait comment il a pu s’y introduire diverses altérations; d’ailleurs, il est remarquable qu’au chapitre VI du même Esdras, livre I, à l’occasion d’une pétition des Juifs, le roi Darius ayant fait chercher, l’édit de Kyrus dans les archives, il est dit: «Sur l’ordre de Darius, l’on chercha dans la maison des livres (la bibliothèque) qui est jointe au garde-meuble et au trésor à Babylone, et l’on trouva dans le château (ou palais), au pays des Mèdes (à Ekbatane), un rouleau écrit ainsi: L’an du règne de Kyrus, etc., etc.»

Ainsi l’on chercha à Babylone dans les archives, et l’on n’y trouva rien; mais l’on trouva à Ekbatane: n’est-il pas probable que ce fut là aussi que l’on trouva le livre cité par Smerdis; et alors, n’avons-nous pas une sorte de preuve que les monuments assyriens avaient été recueillis par Déïokés ou par ses successeurs qui résidèrent à Ekbatane?

En raisonnant sur ces faits, nous pensons y découvrir l’existence de deux systèmes chronologiques en opposition, dès avant Kyrus, au sujet de Babylone. L’un, le système assyrien qui nous est transmis par Ktésias, et qui paraît avoir dominé jusqu’à la chute de l’empire perse; l’autre, le système chaldéen, concentré d’abord en Babylonie, mais qui, par suite de la conquête d’Alexandre et du séjour des rois macédoniens en Chaldée, obtint une préférence qu’il dut en partie aux talents et aux ouvrages de Bérose dans l’idiome des Grecs, et en partie à la difficulté extrême de la langue zend, et à la destruction de ses livres, occasionée par les guerres des Macédoniens et des Perses.