§ CLXI. «Son fils Psammis, qui lui succéda, ne régna que 6 ans. Apriès, fils de Psammis, régna après son père, pendant 25 ans; mais ayant abusé de la fortune, il fut abandonné par ses soldats et détrôné par Amasis, l’un d’eux (lib. III, § X), lequel régna 44 ans. Son fils Psamménit lui succéda; mais ayant été attaqué par Kambyses, fils de Kyrus, roi des Perses, il fut vaincu et mis à mort, n’ayant régné que 6 mois. De ce moment, l’Égypte subjuguée n’a plus été qu’une province de l’empire perse.»
Arrêtons-nous ici; nous y avons une date connue: il est certain que Kambyses subjugua l’Égypte l’an 525 avant notre ère: en partant de ce point, nous remontons avec précision jusqu’à la 1re année de Psammitik, qui fut l’an 671 avant J.-C.[243]. Dans cette période, les dates d’Hérodote se trouvent toujours d’accord avec celles des livres juifs, chaldéens, etc. Les autres listes égyptiennes n’ont pas ce mérite, qui tend à prouver l’exactitude de notre historien en ce qui a dépendu de lui. Cela ne nous empêchera point de relever dans son récit plusieurs discordances qui sans doute viennent de ses auteurs.
1° En remontant de Psammitik à Séthon, nous trouvons une lacune sensible: Psammitik commença de régner l’an 671..... L’attaque de Sennachérib, roi d’Assyrie, contre l’Égypte, et sa fuite subite, datent de l’an 722. Voilà 51 ans d’intervalle: on ne saurait admettre que Séthon les ait remplis, surtout lorsque les autres listes nous prouvent le contraire... Ces listes s’accordent avec les livres juifs à placer au temps de Sennachérib un roi éthiopien nommé Tarakah dont l’immense armée fut le vrai fléau du roi assyrien: ce Tarakah est le 3e roi de la 25e dynastie, avec un règne de 20 ans. Ce fait est masqué dans Hérodote. Ces 20 ans ne nous amènent qu’à l’an 702; il nous reste 31 à 32 ans de lacune jusqu’à Psammitik: or l’Éthiopien Sabako n’existait plus dès avant Séthon. Comment a-t-on pu dire à Hérodote, § CLII, «que Psammitik, jeune encore, «effrayé du meurtre de son père Nékos, qu’avait fait tuer Sabako, s’était sauvé en Syrie, d’où il ne revint que pour être l’un des 12 rois?»
Psammitik, qui régna 54 ans, ne peut guère avoir eu plus de 30 ans quand il fut élu; par conséquent il ne dut naître que vers les années 702 ou 704 avant J.-C. Les auteurs d’Hérodote ont fait ici quelque confusion. Ils auront pris le dernier Éthiopien pour le premier; et la fuite de Psammitik n’a pu avoir lieu qu’autant qu’il aura été un enfant sauvé par des amis: alors ce prince aurait vécu 85 à 86 ans; cela est possible.
2° Le Sabako d’Hérodote semble indiqué par les livres juifs à l’époque de 731: ils disent que Hoshée, roi de Samarie, implora le secours d’un roi d’Égypte nommé Soua ou Seva; si vous ajoutez kush, signifiant éthiopien, vous aurez Sevakus ou Sevakos, tel que le présente la liste de Manéthon. Toujours est-il vrai que la date de 731 convient à Sabako, prédécesseur de Séthos, qui régnait en 722. Dans cette hypothèse, les 50 ans de Sabako auraient commencé vers l’an 780; mais cela est aussi peu admissible que le retour d’Anysis après ces 50 ans: nous admettons plutôt l’avis de Desvignoles, qui pense que ces 50 ans sont la totalité des 3 rois éthiopiens (dynastie 25e). Les listes n’en diffèrent que de 6 ans. Alors nous croirons qu’il y eut anarchie de l’an 671 à l’an 701 ou 702, et que Sabako, 1er des 3 rois éthiopiens, entra en Égypte vers 751 ou 750; il s’y trouvera naturellement au temps de Hoshée.
3° Au-dessus de cette date 750, nous n’avons plus de série exacte jusqu’à Mœris, dont la mort est placée par Hérodote vers 1350 ou 1355. Supposons qu’Anysis ait été le tyran qui, selon les listes, fut vaincu et brûlé vif par Sabako sous le nom du Bocchoris des listes, et qu’il ait régné les 6 ans de celui-ci; son prédécesseur Asychis aurait fini en 757; donnons-lui 20 à 30 ans de règne, il aurait commencé entre 780 et 788. Alors vient le règne de Mykerinus, que l’oracle indique n’avoir pas été très-long. Admettons-le depuis l’an 800: maintenant les 106 ans des deux tyrans, ses oncle et père, ne nous mènent qu’à l’an 906: nous n’avons plus que les 3 règnes de Rhampsinit, Protée et Pheron, pour arriver à Sésostris, par-delà l’an 1300; il est vrai que nous pouvons corriger la date de Cheops, par le moyen de Diodore, qui nous apprend que les[244] prêtres de son temps comptaient mille ans depuis l’érection de la pyramide, ce qui la place vers l’an 1056 avant notre ère; mais il n’en reste pas moins impossible que 3 règnes comblent le vide de 1056 à 1350: il y a lacune évidente en toute cette période; de Sésostris à Sabako, il y a désordre de faits; car, après les 50 ans de Cheops, faire régner son frère 56 ans, puis encore Mykerinus, fils de Cheops, cela est incroyable en généalogie. Il est clair qu’Hérodote n’a reçu ici que des idées générales et vagues; le seul article appuyé d’une date positive est celui du roi Mœris, attesté mort un peu moins de 900 ans avant les conférences d’Hérodote en 460..., par conséquent vers 1350 à 55. Mais ici naît une difficulté: Sésostris fut-il le successeur de Mœris? Hérodote ne le dit point, il semble même indiquer la négative, lorsque, parlant des rois en général, il dit que Sésostris vint après eux: à l’appui de cette négative, nous avons Diodore, qui compte sept générations (ou plutôt 5 intermédiaires) de Sésostris à Mœris; à la vérité, le témoignage de Diodore est, comme nous le verrons, assez léger en cette partie; d’un autre côté, Hérodote semble se redresser ou s’éclaircir, lorsque, parlant du prêtre Séthon, il compte de Menès à lui 341 rois. Si de Menès à Mœris il y en eut 330, y compris ce dernier, il n’en restera que 11 de lui à Séthon; et nous les trouvons précisément dans l’énumération d’Hérodote; cet auteur a donc entendu que Mœris fut le père, ou tout au plus l’aïeul de Sésostris, lequel ne pourrait être placé plus haut que 1355... Ce roi ayant régné 33 ans, selon Diodore, 48 ou 51 ans, selon Manéthon, il aurait vu réellement se renouveler la fameuse période sothiaque en l’an 1322, comme le disait la flatterie aux temps de Tacite; mais Tacite lui-même[245] nous avertit de l’incertitude de cette opinion; et les époques qu’il allègue en prouvent l’erreur. Et comment en effet un incident si remarquable dans les superstitions égyptiennes eût-il été oublié ou omis par les prétrès et par les historiens? Diodore prétend que le fils de Sésostris, ou Sésoosis, prit le nom de son père, et s’appela Sésostris II. Cet incident sauverait la citation de Tacite; mais il restera à expliquer pourquoi les listes copiées de Manéthon s’accordent, comme nous le verrons, à placer Sésostris plusieurs années plus haut, savoir: celle d’Eusèbe en Syncelle, à l’an 1376; celle d’Africanus, 1394, et la (vieille) Chronique d’Alexandrie, à l’an 1400 avant notre ère. Nous avouons que rien ne nous paraît démontré ni décisif sur la date précise de ce conquérant, si ce n’est qu’il n’a pu commencer avant 1394 ou 1400; ni plus tard que 1371 à 72, s’il a régné 48 ans. Cela nous donne un peu plus de 100 ans de date avant Ninus, ce qui remplit suffisamment les assertions d’Agathias, de Justin, et autres auteurs qui s’accordent à faire ce roi assyrien postérieur à l’Égyptien: nous reprendrons cette question dans le récit de Manéthon.
A l’égard des temps qui précédèrent Sésostris, le récit d’Hérodote et de ses prêtres n’est qu’un sommaire peu instructif, puisqu’il présente en masse 336 rois obscurs et fainéants; néanmoins ce récit donne lieu à plusieurs objections assez graves.
1° Prétendre que Menès ait été le 1er roi du pays, et lui attribuer l’ouvrage gigantesque d’avoir déplacé le fleuve du Nil pour bâtir Memphis dans l’ancien lit mis à sec et comblé, etc., c’est choquer grossièrement toutes les vraisemblances: de tels travaux supposent une nation déjà nombreuse, un gouvernement puissant, des arts avancés, etc. Il a fallu des siècles pour amener un tel état de choses. Imaginer qu’un pays de 200 lieues de long et de 3,500 lieues de surface carrée ait, dès le premier jour, été habité par une seule et même société, gouverné par un seul et même pouvoir, c’est n’avoir aucune idée du monde physique et politique: il a fallu à l’espèce le temps de se multiplier; à l’état social le temps de se former; puis aux gouvernements de chaque société, de chaque canton, peuplade, arrondissement, le temps de se quereller et de se subjuguer l’un l’autre. Dans l’Égypte, comme partout ailleurs, la population a commencé par être vagabonde et sauvage; puis, rendue sédentaire par la culture du sol, elle a formé des peuplades divisées d’intérêts, de passions, limitées naturellement par des bras de rivières, par des marais, des lagunes, etc. Ces petits états, souvent en guerre, se sont successivement dévorés. Les roitelets vaincus sont devenus les vassaux, les lieutenants des rois vainqueurs, qui, à leur tour subjugués par le plus méchant et le plus fort, ont fait place à un roi unique, à un despote, roi des rois: celui-là a eu le moyen de faire de grands ouvrages. Voilà l’histoire. universelle. Ainsi, avant qu’il existât en Égypte un royaume identique, il y eut une succession d’états partiels, qui devinrent progressivement moins nombreux et plus grands; et cet ordre de choses-là, comme partout ailleurs, a laissé sa trace dans les divisions politiques du pays; motivées par les obstacles physiques de leurs frontières. Ainsi l’on peut assurer qu’il y eut d’abord autant de peuplades que de bourgades; puis autant de peuples et d’états que l’on voit de préfectures; enfin, qu’il se forma trois grands royaumes représentés par la Thébaïde ou Égypte supérieure, le Delta ou Égypte inférieure, et l’Heptanome ou pays du milieu, dont les distinctions physiques et même politiques subsistent encore aujourd’hui... Le roi donc qui bâtit Memphis, et ses palais, et ses temples, et ses digues, ne put être qu’un monarque tardif dans l’ordre des temps; et les prêtres qui en font le chef, se décèlent pour être les échos d’un système tardif et partiel, qui n’a connu ou voulu connaître d’histoire que celle de la monarchie de Memphis, la plus puissante, mais la dernière formée de toutes. Ce que le raisonnement nous dicte à cet égard, nous verrons les autorités de Diodore l’attester par des témoignages positifs; mais, de plus, nous trouvons dans le récit même des auteurs d’Hérodote le démenti positif de leur opinion. Écoutons leurs propres paroles au § IV, titre 2.
§ IV. «Au temps de Menès, premier homme qui ait régné en Égypte, toute l’Égypte, à l’exception du nome thébaïque, n’était qu’un marais: il ne paraissait rien de toutes les terres que l’on voit aujourd’hui au nord du lac Mœris, quoiqu’il y ait 7 jours de navigation depuis ce lac jusqu’à la mer.»
§ V. «Tout homme judicieux», ajoute Hérodote, en examinant le terrain, même au-dessus du lac de Mœris (qui est le Faïoum), pensera qu’il est un don du fleuve, une terre apportée et déposée par lui.»