§ I.

Des vents de nord, de nord-est et d’est.

Le vent du nord direct est le plus rare des courants de l’air aux États-Unis: d’après les tables météorologiques que j’ai pu consulter à Boston, à Philadelphie, à Monticello, il ne souffle pas dans le cours d’une année huit jours par ces latitudes. Il semble être plus fréquent dans les plages du sud, d’après des observations faites à Williamsburg, et citées par M. Jefferson[99]; mais outre que ces observations trop sommaires sont vagues, il est probable que la direction de nord à Williamsburg est locale et causée par la position de cette ville sur un cours d’eau qui va droit au sud dans le fleuve James: il existe beaucoup de ces cas où un vent général sur un pays se trouve en certains cantons dévié de 30 à 80° par des bassins de rivière, par des sillons de montagnes, par des massifs de forêts, etc.; il y a du moins ceci de certain, que d’après tous les renseignements que j’ai recueillis, tant à l’est qu’à l’ouest des Alleghanys, le vent de nord direct est le moins fréquent des vents aux États-Unis[100].

Lorsqu’il se montre, il est plutôt humide que sec, plutôt nuageux que clair, et toujours froid.

Cette rareté du vent de nord semble au premier coup d’œil contrarier la théorie générale des vents, qui explique tout leur mécanisme par l’action du soleil sur l’atmosphère terrestre; par la dilatation inégale que ses rayons causent en diverses parties; par la lutte qui s’établit entre les masses d’air froid plus pesant, et les masses d’air chaud plus léger, pour rétablir l’équilibre et le niveau qui est la loi impérieuse et constante des fluides: d’où il résulte que l’océan aérien éprouve une agitation continuelle de courants qui se meuvent en divers sens; et que l’atmosphère dense et froide du nord doit exercer une pression habituelle et avoir une tendance constante à s’épancher et à se porter vers l’atmosphère chaude et dilatée des tropiques; mais outre que ce mécanisme général est soumis à certaines circonstances géographiques, nous aurons occasion de voir dans le cours de ce chapitre, que le cas actuel n’est pas même une exception au principe, et que la dette du vent de nord est amplement acquittée par deux de ses collatéraux, les vents de nord-ouest et de nord-est, qui s’alimentent du même fonds, et qui puisent aux mêmes sources que lui[101].

Vent de nord-est.

Ainsi que la plupart des vents, le vent de nord-est, en changeant de pays, change de caractère ou du moins de qualités. En Égypte, sous le nom de gregale, je l’avais trouvé froid, nuageux, pesant à la tête: sur la Méditerranée je l’éprouvais pluvieux, bourru, sujet aux rafales: en France, surtout au nord des Cévennes, nous nous en plaignons comme du plus sec de tous les vents: aux États-Unis, au contraire, j’ai vu qu’avec autant de raison l’on s’en plaint comme du plus humide et de l’un des plus froids. Le problème de ces diversités ou de ces contrastes se résout avec assez de facilité par l’inspection des cartes géographiques. En effet, en Égypte le vent nord-est arrive du nord de la Syrie et de la chaîne du mont Taurus, qui, par l’Arménie, va se joindre au Caucase, et qui, pendant plusieurs mois de l’année, est couverte de neiges: le courant de l’air qui en provient n’a pas le temps de s’humecter dans son court trajet sur l’extrémité de la Méditerranée; et il conserve sa froideur et presque sa sécheresse originelles: à mesure que l’on navigue vers l’ouest, ce même courant d’air, qui successivement décline de l’Asie mineure sur l’Archipel et sur la péninsule grecque, devient plus tempéré; et parce qu’il traverse ensuite la Méditerranée obliquement, sur une plus grande largeur, il y acquiert plus d’humidité et de moiteur, et finit par être pluvieux, particulièrement sur la côte d’Espagne.

En France, au midi des Cévennes, le nord-est venant des Alpes, ne peut être que sec et froid; mais il y est rare, parce qu’un autre courant collatéral, le mistral des Provençaux usurpe sa place: au nord des Cévennes le nord-est ne nous arrive qu’après avoir traversé une des plus longues lignes du continent, à travers les parties nord de l’Allemagne, puis la Pologne et la Russie; et certes dans ce vaste trajet il acquiert bien des raisons d’être sec, froid et de longue durée, tel que nous l’éprouvons... Si l’on s’écarte un peu au nord de cette ligne, il prend un caractère différent pour la côte de Suède, et il y devient grand pluvieux, non-seulement parce qu’il traverse de biais la mer Baltique et le golfe de Bothnie, mais encore parce qu’il vient de la mer d’Archangel, et que la Finlande marécageuse l’abreuve au lieu de le sécher. Par un nouveau contraste, la côte de Norwège, adossée immédiatement à celle de Suède, en l’éprouvant encore froid, ne l’éprouve cependant plus humide, et cela parce que le chaînon du Dofre, qui court presque nord et sud entre les deux pays, arrête les nuages, et purge de leur pluie le courant d’air qui les transportait[102].

Aux États-Unis, le vent de nord-est vient d’une étendue de mers dont la surface, prolongée jusqu’au pôle, le sature sans interruption d’humidité et de froid: aussi déploye-t-il éminemment ces deux qualités sur toute la côte atlantique: il n’est pas besoin de regarder le ciel pour savoir s’il souffle: dès avant qu’il se déclare, on peut le pronostiquer au sein des maisons, à l’état déliquescent que prennent le sel, le savon, le sucre, etc. Bientôt l’air se trouble; et les nuages, s’il en existait, n’en forment plus qu’un seul, sombre et universel. Dans les saisons froides, ou seulement fraîches, ce vaste nuage tombe en neige; et si l’air est chaud, il se résout en pluie opiniâtre.... Depuis le cap Cod, jusqu’au banc de Terre-Neuve, le vent de nord-est pousse sur la côte les brouillards les plus froids, les plus transissans que j’aie jamais éprouvés; il appartient aux physiologistes d’expliquer pourquoi à Philadelphie comme au Kaire, ce vent affecte la tête d’un sentiment douloureux de pesanteur et de compression: ce qu’il y a de certain, c’est que dans ces deux villes, j’ai senti également bien à mon réveil, avant de voir le ciel, si le nord-est régnait. Or, si une telle disposition de corps ou toute autre de ce genre est la conséquence nécessaire d’un état donné de l’atmosphère; s’il en résulte aussi nécessairement une disposition analogue d’esprit et de faculté pensante, ne s’ensuit-il pas que l’air exerce une influence majeure sur nos facultés physiques et morales, comme l’a si bien observé le plus grand des médecins dans son traité des airs, des eaux et des sites? et ne serait-ce pas à des causes de ce genre qu’il faudrait attribuer la différence frappante qui existe entre certains peuples, dont les uns ont généralement l’esprit vif, la conception aisée et rapide, tandis que d’autres ont l’esprit pesant et la perception obtuse et lente[103]?

Les qualités de vent de nord-est diminuent naturellement d’intensité sur la côte atlantique, à mesure que l’on s’avance plus au sud; mais elles demeurent reconnaissables jusqu’en Géorgie, et nommer ce vent depuis Québec jusqu’à Savanah, c’est désigner un vent humide, froid et désagréable.