J’essayais de calmer ses tourments, ses inquiétudes, m’étant fait à moi-même une certaine philosophie qui m’avait relativement satisfait: «La crainte de la mort, lui disais-je, me paraît absolument chimérique. Il n’y a que deux hypothèses à faire. Lorsque nous nous endormons chaque soir, nous pouvons ne pas nous réveiller le lendemain, et cette idée, lorsque nous y songeons, ne nous empêche pas de nous endormir. Pourtant, 1º ou bien, tout finissant avec la vie, nous ne nous réveillons pas du tout, nulle part; et, dans ce cas, c’est un sommeil qui n’a pas été fini, qui, pour nous, durera éternellement: nous n’en saurons donc jamais rien. Ou bien, 2º l’âme survivant au corps, nous nous réveillons ailleurs pour continuer notre activité. Dans ce cas, le réveil ne peut être redoutable: il doit plutôt être enchanteur, toute existence dans la nature ayant sa raison d’être et toute créature, la plus infime comme la plus noble, trouvant son bonheur dans l’exercice de ses facultés.»

Ce raisonnement semblait le calmer. Mais les inquiétudes du doute ne tardaient pas à reparaître piquantes comme des épines. Parfois, il errait seul, dans les vastes cimetières de Paris, cherchant entre les tombes les allées les plus désertes, écoutant le bruit du vent dans les arbres, le bruissement des feuilles mortes dans les sentiers. Parfois, il s’éloignait, aux environs de la grand’ville, à travers les bois, et pendant des heures entières marchait en s’entretenant lui-même. Parfois aussi il demeurait toute une longue journée dans son atelier de la place du Panthéon, atelier qui lui servait à la fois de cabinet de travail, de chambre à coucher et de pièce de réception, et jusqu’à une heure avancée de la nuit, disséquait un cerveau rapporté de la Clinique, étudiant au microscope les coupes en minces lamelles de la substance grise.

L’incertitude des sciences appelées positives, le brusque arrêt de son esprit dans la solution des problèmes, le jetaient alors en un violent désespoir, et plus d’une fois je le trouvai dans un abattement inerte, les yeux brillants et fixes, les mains brûlantes de fièvre, le pouls agité et intermittent. En l’une de ces crises même, ayant été obligé de le quitter pour quelques heures, je crus ne plus le trouver vivant en revenant vers cinq heures du matin. Il avait auprès de lui un verre de cyanure de potassium qu’il essaya de cacher à mon arrivée. Mais aussitôt, reprenant son calme avec une grande sérénité d’âme, il eut un léger sourire: «A quoi bon! me dit-il, si nous sommes immortels, cela ne servirait à rien. Mais c’était pour le savoir plus vite.» Il m’avoua ce jour-là qu’il avait cru être douloureusement enlevé par les cheveux jusqu’à la hauteur du plafond pour retomber ensuite de tout son poids sur le plancher.

L’indifférence publique à l’égard de ce grand problème de la destinée humaine, question qui, à ses yeux, primait toutes les autres, puisqu’il s’agit de notre existence ou de notre néant, avait le don de l’exaspérer au dernier degré. Il ne voyait partout que des gens occupés à des intérêts matériels, uniquement absorbés par l’idée bizarre de «gagner de l’argent», consacrant toutes leurs années, tous leurs jours, toutes leurs heures, toutes leurs minutes à ces intérêts déguisés sous les formes les plus diverses, et ne trouvait aucun esprit libre, indépendant, vivant de la vie de l’esprit. Il lui semblait que les êtres pensants pouvaient, devaient, tout en vivant de la vie du corps, puisqu’on ne peut faire autrement, du moins ne pas rester esclaves d’une organisation aussi grossière, et vouer leurs meilleurs instants à la vie intellectuelle.

A l’époque où commence ce récit, Georges Spero était déjà célèbre, et même illustre, par les travaux scientifiques originaux qu’il avait publiés et par plusieurs ouvrages de haute littérature qui avaient porté son nom aux acclamations du monde entier. Quoiqu’il n’eût pas encore accompli sa vingt-cinquième année, plus d’un million de lecteurs avaient lu ses œuvres, qu’il n’avait point écrites cependant pour le gros public, mais qui avaient eu le succès d’être appréciées par la majorité désireuse de s’instruire aussi bien que par la minorité éclairée. On l’avait proclamé le Maître d’une école nouvelle, et d’éminents critiques, ne connaissant ni son individualité physique, ni son âge, parlaient de «ses doctrines».

Comment ce singulier philosophe, cet étudiant austère, se trouvait-il aux pieds d’une jeune fille à l’heure du coucher du soleil, seul avec elle, sur cette terrasse où nous venons de les rencontrer? La suite de ce récit va nous l’apprendre.