III

TO BE OR NOT TO BE

C’était précisément cette phase de sa vie intellectuelle qui avait si intimement associé les deux êtres. Heureuse d’exister, à la fleur de son printemps, s’ouvrant à la lumière de la vie, harpe vibrant de toutes les harmonies de la nature, la belle créature du Nord rêvait encore parfois aux elfes et aux fées de son climat, aux anges et aux mystères de la religion chrétienne, qui avaient bercé son enfance; mais sa piété, sa crédulité des premiers jours n’avaient pas obscurci sa raison, elle pensait librement, cherchait avec sincérité la vérité, et regrettant peut-être de ne plus croire au paradis des prédicateurs, elle se sentait pourtant animée du désir impérieux de vivre toujours. La mort lui semblait une cruelle injustice. Elle ne revoyait jamais sa mère étendue sur son lit de mort, belle de tout l’éclat de sa trentième année, emportée en pleine floraison des roses dans un cimetière verdoyant et parfumé, tout rempli de chants d’oiseaux, et rayée subitement du livre des vivants, tandis que la nature entière avait continué de chanter, de fleurir et de briller; elle ne revoyait jamais, dis-je, le pâle visage de sa mère, sans qu’un frisson subit la parcourût tout entière, de la tête aux pieds. Non, sa mère n’était pas morte. Non, elle ne mourrait pas elle-même, ni à trente ans, ni plus tard. Et lui! Lui, mourir! cette sublime intelligence s’anéantir par un arrêt du cœur ou de la respiration? Non, ce n’était pas possible. Les hommes se trompent. Un jour on saura.

Elle aussi pensait parfois à ces mystères, sous une forme plutôt esthétique et sentimentale que scientifique; mais elle y pensait. Toutes ses questions, tous ses doutes, le but secret de ses conversations, de son attachement si rapide peut-être à son ami, tout cela avait pour cause l’immense soif de connaître qui altérait son âme. Elle espérait en lui, parce qu’elle avait déjà trouvé dans ses écrits la solution des plus grands problèmes. Ils lui avaient appris à connaître l’univers, et cette connaissance se trouvait être plus belle, plus vivante, plus grande, plus poétique que les erreurs et les illusions anciennes. Depuis le jour où elle avait appris de ses lèvres que sa vie n’avait pas d’autre but que cette recherche de la réalité, elle était sûre qu’il trouverait, et son esprit s’accrochait, se liait au sien, peut-être encore plus énergiquement que son cœur.

Il y avait environ trois mois qu’ils vivaient ainsi, d’une commune vie intellectuelle, passant presque tous les jours plusieurs heures dans la lecture des mémoires originaux écrits dans les différentes langues sur la philosophie scientifique, la théorie des atomes, la physique moléculaire, la chimie organique, la thermodynamique et les diverses sciences qui ont pour but la connaissance de l’être, dissertant sur les contradictions apparentes ou réelles des hypothèses, trouvant parfois, dans les écrivains purement littéraires, des rapports et des coïncidences assez surprenantes avec les axiomes scientifiques, s’étonnant de certaines presciences des grands auteurs. Ces lectures, ces recherches, ces comparaisons les avaient surtout intéressés par l’élimination que leur esprit de plus en plus éclairé se voyait conduit à faire des neuf dixièmes des écrivains, dont les œuvres sont absolument vides, et de la moitié du dernier dixième, dont les écrits n’ont qu’une valeur superficielle; ayant ainsi déblayé le champ de la littérature, ils vivaient avec une certaine satisfaction dans la société restreinte des esprits supérieurs. Peut-être y entrait-il quelque léger sentiment d’orgueil.

Un jour, Spero arriva plus tôt que de coutume. Eureka! s’écria-t-il. Mais se reprenant aussi vite: Peut-être....

S’appuyant à la cheminée où pétillait un feu ardent, tandis que sa compagne le contemplait de ses grands yeux pleins de curiosité, il se mit à parler avec une sorte de solennité inconsciente, comme s’il se fût entretenu avec son propre esprit, dans la solitude d’un bois: