La ferveur la plus ardente se déployait autour des eaux thermales. Sur ces points, les mœurs ont changé, et l’esprit laïque de la médecine et de la mode a chassé la religion, qui s’est réfugiée vers d’autres stations. Mais, sous la domination gauloise ou romaine, un malade ne séparait pas la force d’un dieu et l’action de l’eau. Les thermes du Mont Dore étaient un temple autant qu’une piscine, et pendant tout le Moyen Age le terrain qu’ils ont occupé s’appela «terroir du Panthéon». À Vichy, autour des eaux chaudes et sulfureuses qui étaient le salut des malades au teint jauni et l’espoir inutile des pâles phtisiques, il y avait encombrement de dévots, de dieux et d’ex-voto. Toutes les prières n’allaient pas à la divinité de l’endroit. Suivant ses préférences, chaque malade adressait sa reconnaissance au dieu qui l’avait conduit jusqu’à la source. Ceux-ci suspendaient un anneau à l’image de Diane; ceux-là remerciaient le divin empereur. Mais tous songeaient sans cesse à quelque puissance céleste, et il n’y a pas longtemps qu’on découvrit à Vichy, près d’un seul puits, en un seul trésor, quatre-vingts plaquettes d’argent, obscures et naïves offrandes faites aux dieux guérisseurs.

En Auvergne comme en Campanie les lacs ont longtemps fixé les imaginations craintives. Je ne sais si les Gaulois voyaient sortir les ombres de l’«insondable» lac Pavin, comme les Grecs de Cumes les évoquaient des abords du lac Averne: mais ils plaçaient volontiers dans ces eaux silencieuses et hypocrites l’asile inviolable d’une divinité profonde, qu’il ne fallait troubler que par des présents. — Trois jours de suite, sur les bords d’un lac du Gévaudan, la foule des paysans s’entassait pour faire des libations et des sacrifices: elle jetait dans les eaux des pans d’étoffes, des toisons de laine, des fromages, des gâteaux de cire, des pains, sans parler d’offrandes plus riches, et pendant ces trois jours c’étaient des fêtes et des orgies que venaient enfin interrompre les orages suscités par le dieu en colère. Grégoire de Tours affirma qu’un saint prêtre mit fin à la superstition du lac. Il s’illusionnait. Il y a trente ans, elle était fort vivace: le deuxième dimanche de juillet, les campagnards s’y livraient encore, et c’étaient les mêmes présents faits à la divinité des eaux, vêtements, toisons de brebis, pains et fromages, et beaucoup de pièces de monnaie.

III

Les démons des lacs et des forêts étaient redoutés, les déesses des sources étaient charmantes: les dieux qui présidaient aux cimes des montagnes avaient l’humeur moins égale; leur bonté n’était pas éternelle, ni leur méchanceté durable. Ils étaient tantôt calmes et brillants, comme le soleil qui dorait leurs sommets, et tantôt furieux et farouches, comme les nuages qui s’amassaient sur leurs croupes.

Les collines de moindre importance avaient leur dieu protecteur et éponyme, gardien du village qui habitait tout proche: ce «génie du lieu» était le refuge des âmes dans les moments de doute, tandis que le château-fort voisin devenait l’asile des misérables au temps des invasions. Il y eut un sanctuaire payen sur cette pieuse colline de Brioude que devait plus tard dominer l’église de Saint-Julien; un autre, à Lezoux, groupait à ses pieds la plus industrieuse des populations arvernes; et de la hauteur de Saint-Bonnet, un dieu commandait à la plaine où s’élèvera Riom l’intelligente.

Mais les divinités des hauts lieux de l’Auvergne furent vite reléguées dans l’ombre par celle du Puy de Dôme, Dumias, ainsi qu’on l’appelait: nom à la fois du dieu et de la montagne, nomen et numen.

Le Dôme était visible de partout: son dieu était présent partout, il fut roi et maître, ainsi que le sommet lui-même. À quoi bon s’adresser à de moindres génies, quand la puissance de la cime faisait à elle seule la richesse ou la ruine de la plaine entière? L’obéissance va au plus haut, la piété au plus utile. Chez d’autres peuples, par exemple chez les Éduens, les sanctuaires de montagnes se sont multipliés: le mont Saint-Jean, le mont de Sène et bien d’autres, avaient le leur; toutes ces hauteurs se ressemblaient plus ou moins, aucune de leurs divinités ne prit le pas sur les autres: la religion, dans les campagnes éduennes, tendit à se maintenir dispersée. En Auvergne, la suprématie du Dôme fut reconnue sans peine. Autant que l’unité religieuse pouvait exister dans ces populations à la pensée courte qui adoraient le dieu le moins éloigné, le Puy de Dôme assura chez elles une communion de culte; éloignés de leur patrie, c’était à leur grand dieu que les Arvernes envoyaient leurs souvenirs et adressaient leurs sacrifices.

Il arriva chez eux ce qu’il était advenu, cinq ou six siècles avant l’ère chrétienne, dans les bourgades latines. Les divinités abondaient sur les terres du Latium, et elles étaient toutes de même nature que celles de l’Auvergne: elles habitaient les collines, les forêts, les sources et lacs. Mais elles reconnurent comme dieu suprême celui du Mont Albain, qui dominait la plaine et les rochers de ses deux mille coudées, et qui ne tarda pas à devenir le Jupiter Latiar, le Jupiter souverain du peuple latin.

IV

En Gaule ainsi qu’en Italie, dans l’Auvergne ainsi que dans le Latium, les dieux locaux, c’est-à-dire fixés à une parcelle du sol, à un lambeau de territoire, au domaine d’une tribu, furent, les uns après les autres, rattachés à des divinités puissantes et universelles, de qui ressortirent, sinon tous les hommes et tous les lieux, du moins tous les hommes de la race et tous les lieux qu’elle avait en partage. Quelques êtres célestes surgirent, dont les noms évoquèrent l’idée de personnes vivantes et définies, Jupiter ou Mars en Italie, et, en Gaule, Teutatès, Taranis, Ésus, Bélénus.