IV
Mais, sauf en Limagne, la terre, souvent ingrate, ne peut nourrir de grandes masses d’hommes: et il n’est pas certain que les Gaulois aient désiré acquérir à tout prix de nouveaux labours au détriment de leurs forêts. Aussi, cette population débordait et déborde sans cesse. Non seulement elle est trop productive pour se laisser entamer, pour ouvrir des vides à de nouveaux-venus, mais elle devait toujours déverser des «printemps d’hommes» en dehors de son domaine.
Ce domaine, l’Arverne avait encore la tentation de le quitter en apercevant, des plus hauts sommets de sa montagne, l’immensité d’horizons nouveaux. Du Puy de Dôme, le regard se perd dans les plaines de l’Allier; du Puy de Sancy, il descend vers la vallée de la Dordogne; et du Mont Mézenc, il devine au loin les clartés de la Provence.
Aussi les Arvernes eurent-ils, au moins aussi tôt que les autres Gaulois, le goût des courses lointaines, et le gardèrent-ils plus longtemps que d’autres. On trouve des hommes de leurs tribus parmi ces Celtes, qui, des siècles avant notre ère, franchirent les Alpes pour aller fonder une Gaule italienne. Quand, en 207, Hasdrubal traversa les plaines narbonnaises, il y rencontra des Arvernes, et il n’eut pas de peine à les entraîner vers les champs de bataille de l’Apennin. Dans le siècle qui suit, nous verrons des armées arvernes sur le Rhône; et, si l’hégémonie de ce peuple s’étendit alors jusqu’à l’Océan et aux Pyrénées, il n’est pas improbable qu’elle s’établit à l’aide de bandes humaines périodiquement descendues vers la Gaule de tous les flancs du plateau central.
Il est toujours dangereux d’expliquer le passé par le présent. Pourtant, quand une nation a offert du Moyen Age jusqu’à nos jours les mêmes caractères, on peut croire qu’elle les possédait déjà dans l’antiquité: si les anneaux sont assez nombreux et assez solides pour faire à partir du présent une chaîne continue, il peut être permis de l’allonger vers le passé de quelques siècles encore. D’autant plus que la terre de France a peut-être plus changé, depuis trois siècles, que la terre de Gaule en un millénaire. Or, de nos jours, l’habitant de l’Auvergne, du Cantal surtout, est parmi les Français un de ceux qui émigrent le plus volontiers; il y a trente ans, on évaluait à plus de dix mille le total des départs annuels, sans que du reste la population de l’Auvergne en fût diminuée; sous Louis XIV, les intendants portaient au même chiffre (dix à douze mille) le nombre des émigrants de la province; au Moyen Age, les gens de ces pays étaient les plus envahissants des pèlerins de Saint-Jacques, priant et bricolant partout. Ne serait-ce pas pour des causes semblables qu’avant l’ère chrétienne, les seuls combattants étrangers que Carthaginois et Romains aient rencontrés au sud des Cévennes fussent des soldats arvernes? Émigrant dans une société paisible, pèlerin dans les âges de foi, l’Arverne était, aux époques d’aventures, l’homme des longues équipées.
V
L’Auvergne réunissait les deux avantages essentiels aux peuples qui courent les combats et les conquêtes. Elle avait de bons cavaliers et de bons fantassins, et c’était une des rares contrées de la Gaule qui méritaient ce double éloge:
Nulli pede cedis in armis,
Quosvis vincis equo,
disait Sidoine Apollinaire du soldat arverne.
Or, les deux peuples conquérants de l’Europe occidentale, les Gaulois et les Romains, ont dû leurs victoires à deux armes différentes. Les Romains possédaient la légion, la plus solide formation d’infanterie qu’une nation antique ait jamais produite; et les Gaulois étaient d’incomparables cavaliers. L’infatigable «piétinement des légions en marche», les charges rapides des escadrons celtiques, ont été peut-être les forces armées les plus brutales du monde ancien, du moins avant l’arrivée des hordes germaniques. Ces deux forces se heurteront, à peu près pour la dernière fois, sous la conduite de Vercingétorix et de César: ce qui fera le principal intérêt militaire des campagnes de l’an 52.