Florus, I, 45 = III, 10, § 23.
I. Préparatifs de César. — II. Vercingétorix attaque les Boïens: plan de César. — III. Prise de Vellaunodunum et de Génabum. — IV. Premier combat, devant Noviodunum. — V. Vercingétorix décide les Gaulois à incendier le pays. — VI. Avaricum: site de la place; comment on pouvait l’attaquer: la terrasse. — VII. Opérations de Vercingétorix et misère de l’armée romaine. — VIII. César en face du camp gaulois. — IX. Vercingétorix accusé de trahison. — X. Défense d’Avaricum; combats autour de la terrasse. — XI. Prise de la ville. — XII. Résumé de cette seconde campagne.
I
Dès son arrivée chez les Lingons, César appela à lui toutes ses troupes: aux deux légions qu’il trouva sur sa route, aux recrues qu’il amenait, vinrent se joindre les six légions de Sens et les deux légions qui surveillaient les Trévires. La concentration achevée dans la vallée de la Seine, il s’achemina vers Sens avec toute son armée, et se proposa d’y passer la fin de l’hiver pour préparer la campagne.
Du côté de la Province il était désormais tranquille. Brutus revint auprès de lui. Mais le proconsul laissait au sud des Cévennes et du Rhône 22 cohortes (plus de 12 000 hommes), levées dans le pays même, disposées aux meilleurs endroits, et confiées à son petit-cousin et légat, Lucius César; il pouvait également compter, pour défendre le Midi, sur le zèle des principales nations, les Helviens et les Allobroges; la tâche de L. César était facilitée par le dévoûment du chef helvien Caius Valérius Domnotaurus, citoyen romain de naissance, et l’un des Gaulois les plus considérés de la Province: si les Arvernes étaient tentés de reprendre la route balayée par César, la vallée de l’Ardèche était bien gardée.
En revanche, à Sens, même avec ses 50 000 hommes, César était gêné. Ses adversaires le serraient de près: à 50 kilomètres de là, les Sénons, exclus de leur ville principale, occupaient Vellaunodunum (Montargis?). Pour se donner de l’air, il lui fallait de la cavalerie. C’était ce qui lui manquait le plus.
Les escadrons qu’il avait amenés de Vienne, ceux des Espagnols auxiliaires ou de ses officiers d’état-major, étaient insuffisants comme nombre et comme valeur. Il aurait eu besoin de ces belles troupes éduennes, de ces milliers de cavaliers qui, depuis six ans, avaient frayé aux Romains les grandes routes de l’Occident. Mais les Éduens étaient chez eux, fort occupés en ce moment par l’élection du vergobret: et n’étant point d’accord, ils se préparaient à la guerre civile. Au reste, leurs chefs étaient de plus en plus travaillés par les émissaires de Vercingétorix, et ils étaient experts en trahison: dans la guerre des Helvètes, ils avaient lâché pied à dessein; avant la seconde guerre de Bretagne, ils avaient failli déserter; peu de jours auparavant, César avait craint d’être enlevé par eux. Il attendit, pour leur demander un concours efficace, qu’une victoire romaine les eût rendus de nouveau souples et fidèles.
Faute de Gaulois, il eut recours à des Germains. L’année précédente, il s’était aperçu de ce qu’ils valaient: deux mille Sicambres avaient été sur le point de faire main basse sur un camp romain. Les Gaulois les redoutaient fort: c’étaient des escadrons germains qui les avaient écrasés sous les ordres d’Arioviste. Les tribus du Rhin avaient, sans doute, une vilaine race de chevaux, et se souciaient assez peu des bêtes magnifiques qui passionnaient leurs voisins: les leurs étaient laides, sans forme, mais soigneusement dressées et d’une endurance indéfinie. Au moment du combat, les Germains sautaient souvent à terre, pour lutter de plus près; leurs montures demeuraient immobiles, les attendaient sans broncher, et ne repartaient que quand les cavaliers s’enlevaient sur les croupes: une troupe de ce genre avait, chose précieuse dans une guerre d’escarmouches, toute la valeur d’une infanterie montée. Les hommes, eux, étaient encore de purs sauvages: ils chevauchaient sans selles, étaient incapables de réfléchir et de craindre, ne s’arrêtaient ni devant les traits, ni devant les forêts ou les marécages, et, surtout, ne se résignaient jamais à reculer devant une troupe de cavaliers gaulois bien harnachés, si forte qu’elle parût, si peu nombreux qu’ils fussent eux-mêmes. César savait bien ce qu’il faisait quand il décida d’en grouper et d’en équiper, tout de suite, environ quatre cents, en attendant qu’il pût s’en procurer davantage.
Ce fut le premier démenti qu’il infligea à sa politique gallo-romaine. Il y avait six ans qu’au nom de la liberté des Gaules il était venu rejeter les Germains au delà du Rhin: maintenant il leur ouvrait les rangs de l’armée romaine, et cette fatale catastrophe de l’invasion germanique qu’il a cru conjurer par des victoires, il l’a préparée, lui le premier, par des achats d’hommes.
La Germanie lui rendait alors un autre service. Il était à craindre pour César que les Belges ne s’insurgeassent à leur tour: il venait de rappeler les deux légions campées dans leur pays, aux frontières de ces Trévires qui étaient le plus récemment soumis de leurs peuples et le plus rebelle à toute obéissance. Mais, les légions parties, les Germains s’avancèrent, et se mirent à inquiéter les Trévires, sinon avec l’assentiment, du moins au profit de César: ceux-ci ne bougeront plus de toute l’année. Comme le dira Lucain, «le Rhin est de nouveau ouvert aux nations»: mais c’est pour que le peuple romain puisse reconquérir la Gaule.