Le chemin paraissant libre vers le Sud, César reprit sa marche et se dirigea vers Avaricum, la ville principale des Bituriges, qui était à moins de 30 kilomètres de là. Il ne s’agissait plus pour lui de délivrer Gorgobina, mais de continuer le châtiment des coupables. L’armée avait quitté la triste et marécageuse Sologne, les sentiers devenaient plus faciles, le pays était plus fertile et plus gai, les prairies plus vertes à l’approche du printemps; sur les grasses terres du Berry, de gros villages et de belles fermes apparaissaient de toutes parts. Mais César allait avoir devant lui deux ennemis de plus, la cavalerie gauloise et l’incendie.
V
Cette première rencontre, si peu importante qu’elle fût, permit à Vercingétorix de montrer à ses soldats ce dont il avait été, dès le début, profondément convaincu: l’erreur qu’ils commettraient en acceptant une bataille, même de cavalerie. La chute rapide des trois places-fortes lui avait rappelé que toute citadelle qui n’est protégée que par ses murailles doit succomber, surtout quand elle est menacée par ces deux formidables engins d’attaque: l’artillerie grecque et la solidité légionnaire. Enfin, il se rendait compte d’un des principes essentiels de l’art militaire: ne pas multiplier les petites garnisons, si l’on veut éviter les grandes pertes. Il considéra dès lors comme un devoir de refuser à César les avantages et des assauts et des combats, de ne lui laisser que l’alternative des marches harassantes et d’un long stationnement auprès de rochers inabordables.
Au premier conseil qu’il tint après le combat, et peut-être le jour même, il exposa enfin son plan favori. — César nous donne dans ses Commentaires le discours que le roi prononça devant ses officiers. Je ne crois pas qu’il soit mot pour mot l’œuvre de Vercingétorix, mais je ne crois pas davantage qu’il ait été fabriqué de toutes pièces. César fut toujours au courant de ce qui se passa et se dit dans le conseil des chefs; il ignora parfois les actes et les marches de Vercingétorix; il sut fort bien le détail des délibérations auxquelles présida son adversaire: c’était un jeu pour lui, entre tant de chefs bavards et jaloux, d’en trouver un qui lui fit passer une relation fidèle. Voici ce que dit, d’après César, le général gaulois: si les paroles ne sont pas de Vercingétorix, elles expriment exactement ce qu’il voulait faire et ce qu’il fit.
« — Il faut désormais conduire la guerre tout autrement que nous ne l’avons fait jusqu’ici. Notre but unique doit être maintenant de couper aux Romains le fourrage et les vivres.
« — Rien de plus facile pour nous. Nous avons beaucoup de cavalerie. La saison nous est favorable: car le fourrage n’est pas bon à faucher, il faut que les ennemis envoient des escouades de côté et d’autre pour piller les greniers des fermes. Nos cavaliers pourront détruire chaque jour, sans laisser échapper un seul homme, tous ces détachements isolés.
« — Mais il y a plus. Que chacun de nous, dans l’intérêt de tous, oublie ses intérêts domestiques: brûlons nous-mêmes tous nos villages ouverts, brûlons toutes nos fermes, partout où les Romains, dans leur marche, pourront avoir la tentation de fourrager. Nous autres, nous ne manquerons de rien; nous sommes nourris par ceux chez lesquels nous combattons: aux Romains, il ne restera que le choix entre mourir de faim ou courir à leur perte en s’éloignant de leur camp. Au reste, peu importe qu’on les tue ou qu’on se borne à leur enlever les bagages: sans bagages, point de guerre possible.
« — Enfin, ce sont les villes fortifiées elles-mêmes qu’il faut livrer aux flammes, à l’exception de celles que la force de leurs remparts et l’avantage de leur assiette rendent inexpugnables. Si vous les laissez toutes debout, vos forces s’égrèneront, chacun refusant de suivre l’armée pour s’abriter derrière les murs de sa cité; et quand les Romains en deviendront les maîtres, ils y trouveront les vivres dont ils ont besoin et le butin qu’ils convoitent.
« — Tout cela vous paraît de trop durs sacrifices? ce sont des douleurs tout autrement terribles, de voir vos femmes et vos enfants réservés à l’esclavage, et vous-mêmes à la mort. Car c’est votre lot si vous êtes vaincus.»
Tous ces arguments étaient la vérité même, et le dernier n’était pas seulement le cri pathétique de l’orateur, mais une allusion émouvante au sort de Génabum. Vercingétorix rappelait ce qu’il fallait attendre de la clémence de César à ceux qui avaient oublié l’exécution d’Acco et le massacre du sénat vénète.