Un seul pays, dans la Gaule centrale, ressemblait à l’Auvergne, et se dressait ainsi en donjon massif au milieu de routes et de rivières: le Morvan, domaine exclusif du peuple des Éduens, était également une citadelle compacte, assise sur un socle de granit; et de là aussi, des eaux descendaient vers les deux mers, vers la Seine et la Loire de l’Atlantique, et vers le Rhône gréco-romain.
Mais le plateau éduen n’était qu’un raccourci du plateau central; il n’en avait pas l’étendue, ni les contre-forts vigoureux, ni la robuste carrure, ni le noyau retranché; son sommet le plus élevé (Bois du Roi, 902 mètres) n’atteignait pas à la moitié du plus grand puy d’Auvergne (Puy de Sancy, 1 886 mètres). Il est sans doute plus près que son rival (mais de si peu!) des routes de la Seine et de la Maine: il est en revanche complètement séparé par lui de la route historique des villes du Midi.
Le Morvan eut un seul avantage: il inclinait mollement vers les coteaux et les vallons de la Bourgogne; et par là les terres éduennes s’unissaient librement aux plaines de la Saône et du Rhône, alors que la principale ouverture de l’Auvergne, la vallée de l’Allier et la Limagne, se dirigeait uniquement vers le Nord. Les Arvernes faisaient front aux bassins de l’Océan; les Éduens, maîtres de la Côte d’Or, tenaient la tête de cette route, droite et gaie, entremêlée de vignes et d’eaux vertes, qui commence à Beaune et qui finit à la mer des cités antiques. Ceux-là regardaient surtout vers les terres d’où étaient venus les Gaulois; ceux-ci aspiraient aux pays par où les Romains arrivaient.
Ces tendances méridionales des Éduens étaient fortifiées encore par la situation de leur territoire dans le réseau des vallées fluviales. C’est un lieu de passage et de portage. Veut-on, en remontant la Saône, gagner par le chemin le plus commode la Loire navigable: on pénètre en pays éduen par les vallées recourbées de la Dheune, de la Bourbince et de l’Arroux; vise-t-on l’Yonne ou la Seine, on a la vallée de l’Ouche, qui conduit chez les Éduens ou chez leurs clients d’Alésia. Routes point trop longues, sans montées terribles, sans neiges intolérables: que peuvent être, à côté d’elles, les sentiers du Velay et l’étroite percée du Gier, les seuls passages par lesquels on puisse aborder, en venant du Rhône et du Midi, les terres du peuple arverne?
IV
Au contraire, si l’Auvergne domine les plus grandes routes de la Gaule, aucune ne traverse son territoire. Elles le bordent, l’enserrent, forment un chemin de ronde autour du plateau central, elles ne le gravissent pas. Les fleuves y abondent en directions variées: autour du Puy Mary ou du Plomb du Cantal, il y a, dans tous les sens de l’horizon, un rayonnement de rivières tel qu’il ne s’en trouve peut-être nulle part en France. Mais ces rivières ne peuvent recevoir bois ou barques que lorsqu’elles ont franchi les frontières du pays d’Auvergne; elles ne sont qu’en dehors de lui des chemins qui marchent ou qui portent. La seule qui fût autrefois praticable était l’Allier à partir de Jumeaux, et elle coule vers le Nord.
De tels cours d’eaux étaient de médiocres voies de pénétration. De plus, aux limites mêmes de l’Auvergne, d’épaisses barrières gardaient le pays. Au Sud, les neiges, les forêts, les torrents, sans parler des légendes et des bêtes fauves, rendaient les Cévennes presque toujours infranchissables. À l’Est et à l’Ouest, des bois sans fin, et tout aussi redoutables, arrêtaient le voyageur: Gévaudan, Rouergue, Limousin, Combrailles, Forez, ces pays de sombres profondeurs et de peurs tenaces étaient les voisins immédiats des terres arvernes. Même au Nord-Ouest, du côté de Néris et de Montluçon, qui appartenaient aux Bituriges, la frontière était marquée par une forêt, celle de Pionsat, chère aux chasseurs de sangliers, aux ermites du Christ et aux dragons de Satan. Sans doute, au Nord, l’Allier donnait un accès facile à ceux qui venaient de chez les Éduens ou les Bituriges, placés, à partir de Moulins, des deux côtés de la rivière; mais, à cet endroit encore, la marche vers l’Auvergne était entravée par les landes, les étangs et les marécages de la Sologne bourbonnaise, et des bois longeaient les deux rives du fleuve, assez épais pour cacher des milliers d’hommes.
De tous les peuples de la Gaule centrale, les Arvernes avaient reçu en partage le domicile le plus isolé. Aucun n’était mieux chez lui que celui-là, à l’abri des curiosités ou des ambitions voisines. Mais aucun n’avait affaire à une nature plus puissante, à un sol plus robuste; nul n’avait besoin de plus de travail et de plus de courage.
V
Puisqu’en dehors de la Limagne l’Auvergne manquait de routes naturelles, les tribus qui l’habitèrent ont dû chercher et frayer elles-mêmes leurs pistes et leurs sentiers dans la montagne; et, comme le rocher est ininterrompu sur 25 et 30 lieues, depuis Riom jusqu’à Mauriac, depuis Langeac jusqu’à Montsalvy, comme il y a, entre le sommet le plus haut et le point le plus bas de l’Auvergne (l’Allier près de Moulins, 209 mètres), 1 677 mètres de différence, il a fallu qu’un véritable corps à corps s’engageât partout entre l’habitant et la montagne.