César, la veille, ne se doutait pas de l’approche de l’ennemi. Il paraît l’avoir ignorée encore de bon matin, et avoir fait prendre à ses légions le même ordre de marche que le jour précédent. Mais, quand on lui annonça l’ennemi, tout changea en un clin d’œil dans l’armée romaine.

César arrêta la marche, fit former les légions en un vaste carré (entre Varois et Quétigny?), et placer les équipages derrière les rangs des soldats, au centre de la surface dont ils garnissaient le pourtour. Les bagages étaient désormais à l’abri, et les cohortes légionnaires, rapprochées le plus possible les unes des autres, couvertes et prêtes de tous côtés, présentaient une muraille d’hommes et de fers devant laquelle les chevaux se cabreraient aussi net que devant un rempart de pierres. Sur le front et sur le flanc des dix légions, César répartit ses cavaliers en trois corps: à sa gauche et par-devant, les Romains et autres; à sa droite, qui était le plus menacée, et dominée par la colline, les escadrons germains, sa principale ressource.

Désormais, la surprise espérée par Vercingétorix était impossible. Ses cavaliers ne traverseraient même pas une fois les lignes ennemies. Mais les ordres étaient donnés. La lutte s’engagea.

VI

Sur les trois fronts de bataille, enveloppant l’armée presque entière de Jules César, les quinze mille cavaliers de Vercingétorix s’élancèrent dans un formidable ensemble.

Les cavaliers romains de l’avant-garde et de la gauche furent comme submergés et dissipés: le chef gaulois n’avait pas eu tort, la veille, de les juger médiocres. Mais derrière les chevaux ennemis, les Celtes aperçurent les cohortes romaines, enseignes en marche, hommes en rang de combat, que César détachait du carré et faisait avancer en ligne d’attaque: et sur leur front rigide, vaincus et vainqueurs arrêtèrent leur fuite ou leur poursuite.

Ce fut alors, entre les légionnaires et les Gaulois, une rencontre confuse et terrible, la mêlée la plus incertaine et la plus longue où César eût encore exposé ses cohortes. Les Romains, sentant qu’il y allait du salut de tous, sachant la retraite coupée et la fuite impossible, combattirent avec une énergie de désespérés. Leur chef donna dans l’action comme un centurion de la VIIIe. Il perdit son épée, qu’un Arverne emporta pour l’offrir à ses dieux. Il faillit perdre plus encore, si du moins il faut croire et rapporter à cette bataille l’anecdote que le proconsul lui-même racontait dans son journal: un cavalier gaulois le saisit et l’enleva en croupe, et c’eût été la fin de César, si le Barbare, ignorant le prix de son butin, n’avait commis la maladresse de le laisser échapper. — Au moment où sa Fortune lui rendait la liberté, elle lui renvoyait la victoire.

À la droite des Romains, le spectacle était tout différent. Les Gaulois, à leur surprise et à leur colère, trouvèrent les Germains. Ceux-ci se ruaient sur leurs adversaires, pesant sur eux du poids de leurs corps et de leurs chevaux; ils finirent par rompre les rangs opposés. Le cercle d’ennemis qui bloquait les légions fut brisé, les Gaulois reculèrent sur ce point. Les Germains se portèrent sur la colline, culbutèrent le poste ennemi, rejetèrent vers la rivière tous ceux qu’ils avaient vaincus, massacrant les hommes à plaisir. Enfin, ils apparurent sur le flanc des autres escadrons gaulois, qui s’escrimaient contre les légions romaines.

La vue inattendue des cavaliers germains victorieux changea en épouvante le courage des Gaulois. Ils comprirent qu’ils allaient être coupés et cernés par un ennemi implacable. La fuite commença de toutes parts, tandis que les Germains galopaient et tuaient sans relâche.

Tous les Gaulois ne montrèrent pas une égale bravoure. Les chefs éduens ne se firent pas tuer comme Camulogène. Ceux qui ne rejoignirent pas Vercingétorix se laissèrent prendre. On en amena trois à César, et des plus nobles: Cot, l’ancien rival de Convictolitav, Cavarill, le successeur de Litavicc, et Éporédorix l’ancien, qui, jadis battu par les Germains unis aux Séquanes, l’était cette fois par les Germains alliés de César. Et, voyant la facilité avec laquelle tous trois surent échapper au massacre, je me demande si le proconsul ne les a pas ménagés pour inspirer aux Éduens le désir de trahir de nouveau.