Ils s’enfuirent par les vallons (surtout de l’Ozerain?) jusque vers leur camp. Ils pensèrent se trouver pris entre les légions qui s’avançaient, les Germains qui galopaient, l’enceinte de leur boulevard, percée d’ouvertures trop étroites. Les uns s’écrasaient aux portes, les autres abandonnaient leurs chevaux pour franchir le fossé et escalader les murailles. Il y eut quelques minutes où les Germains purent se donner la joie d’un grand massacre. Les Gaulois du camp finirent par craindre pour eux-mêmes et se hâtèrent en hurlant vers les murs d’Alésia. Mais Vercingétorix les dompta une fois encore, fit fermer les portes de la cité, força ses hommes à garder leur camp, et abandonna ses chevaux et ses morts à la victoire germanique. César, de son côté, refusa de donner l’assaut.

V

Le proconsul ne voulait réduire Alésia que par le blocus et la famine. L’expérience de Gergovie l’invitait à la prudence. La nouvelle victoire lui donnait l’espoir de réussir. Vercingétorix avait perdu la plaine des Laumes: sa première défaite l’avait contraint à se réfugier dans Alésia; la deuxième allait l’y enfermer. César pouvait achever sans crainte la ligne de ses redoutes, et tracer ensuite celle de ses fossés, qui séparerait les Gaulois du reste du monde. Leur sort était fixé, et s’achèverait tôt ou tard dans la faim, la mort ou l’esclavage, si la Gaule ne les secourait pas.

Mais Vercingétorix retrouvait, dans ces moments de danger, ces décisions rapides et sûres qui faisaient alors de lui l’égal de César.

Quelques routes étaient encore libres (au Nord-Ouest?). Il fallait prévenir la Gaule du danger que courait sa principale armée, des ordres que lui donnait son chef. On se rappelle que Vercingétorix, à l’assemblée du Mont Beuvray, n’avait pas réclamé de ses nouveaux alliés un seul fantassin, sauf les troupes envoyées dans le Sud. Il restait donc d’immenses réserves d’hommes qu’il avait le droit d’appeler à son secours et à la défense de la Gaule.

Un jour, peut-être le lendemain ou le soir de la défaite, il convoqua tous les cavaliers qui avaient survécu aux deux combats, l’élite de la noblesse et des chefs. Il leur donna l’ordre de quitter Alésia dans la nuit, de se rendre dans leurs tribus et leurs cités respectives, et d’y appeler aux armes tous les hommes valides. Il tiendrait trente jours encore, davantage même, s’il rationnait les assiégés plus étroitement, et il fixa le jour auquel il donnait rendez-vous à l’armée de secours. — Ce furent de solennels adieux, une triste adjuration du chef qui restait: ceux qu’il congédiait étaient ses obligés ou ses proches; il avait parmi eux ses plus fidèles collaborateurs, tels que Lucter, l’homme peut-être qui après lui aimait le plus la liberté gauloise. Un instant, comme s’il s’abandonnait, Vercingétorix parut songer à lui-même autant qu’à la Gaule, il fit souvenir ceux qui partaient des services qu’il leur avait rendus, il s’irrita à la pensée du sort qui lui était réservé, à ces mortels supplices dont César lui ferait payer son dévoûment à la cause de tous, et il fit appel à leur zèle et à leur activité: il suffisait de quelques jours de retard pour que 80 000 hommes, les meilleurs fantassins de la Gaule, mourussent avec lui. — Enfin il les renvoya à la nuit noire, et ils s’éloignèrent en silence d’Alésia pour gagner leurs cités lointaines.

Je m’étonne qu’on ait reproché à Vercingétorix de ne les avoir point suivis pour se mettre lui-même à la tête de l’armée de secours. Il resta au poste où il y avait le plus de dangers et le plus de devoirs. Lui seul était capable d’obliger son armée à souffrir et la ville à résister. Alésia abritait les troupes les plus solides de l’infanterie gauloise: c’étaient des hommes qui le suivaient depuis le premier jour de la guerre, qui l’avaient accompagné sur tous les champs de bataille, et qui pour la plupart étaient ses sujets en Auvergne ou les clients de sa nation: il devait demeurer près d’eux pour les réserver, les diriger et les protéger au besoin. Mais Alésia garda peut-être aussi les chefs les plus réfractaires à sa volonté, les nobles éduens ou arvernes: aux premières souffrances, le roi étant là, ils parleront de se rendre; soyons sûr que, s’il avait été loin, ils n’auraient pas attendu ce jour-là, et que Vercingétorix, venu à leur secours, aurait trouvé César victorieux dans Alésia rendue. Sa présence dans la cité était la seule garantie qu’elle résisterait assez pour arrêter le proconsul et donner à la Gaule le temps de lever sa dernière armée.

Après le départ de ses compagnons, il prépara ses soldats aux souffrances de l’incertitude et de la faim. Il s’agissait de ménager le plus possible les ressources de la place et les forces des hommes jusqu’au jour où il les ferait marcher contre les légions à la rencontre de l’armée du dehors. Il évacua le boulevard extérieur, devenu inutile puisque César renonçait à l’assaut, et il ramena toutes ses troupes derrière les remparts: l’ancien camp ne servit plus que de dépôt d’artillerie. Il fit transporter tout le blé, sous peine de mort, dans des greniers dont il prit la garde; il répartit le bétail par tête d’homme; il se réserva de fixer rigoureusement la ration de blé quotidienne. Cent mille hommes, entassés sur cent hectares, s’arrangèrent pour y vivre cinq semaines, dans l’obéissance au chef et l’espoir du salut (début d’août?).

VI

Assiégeant du côté d’Alésia, César allait être assiégé du côté de la Gaule; et, le jour de l’attaque, une double masse d’assaillants marcheraient sur ses lignes, du dedans et du dehors.