Avant tout, il fallait rompre, renverser ou franchir une digue longue de quatre à cinq lieues, large à peine de 700 mètres, et menacée des deux flancs à la fois: sur cette ligne d’hommes et de défenses réduite à une profondeur minima, il importait d’exercer le maximum de pression. Ce que désirait surtout Vercingétorix, ce qui du reste s’imposait à la vue des retranchements de César, c’était de tenter sur eux une attaque en couronne, et pour la réussir, il était bon que tous les défenseurs légionnaires fussent tenus sans cesse en haleine, occupés sur tous les points, inquiétés, fatigués, énervés, aveuglés par des ennemis reparaissant toujours. Puisque le proconsul avait multiplié les fossés et les pièges qui rendaient la bravoure dangereuse et l’habileté inutile, il ne restait plus aux Gaulois qu’à combler les tranchées et recouvrir les chausse-trapes sous des flots renouvelés de corps humains, jusqu’au moment où ces vagues d’hommes, montant encore, submergeraient à la fin les chaussées, les palissades, les légions et César lui-même. — La Gaule était assez riche en mâles, les flancs de ses femmes étaient assez féconds pour qu’elle offrît sans regret toutes ces victimes à ses dieux.

Vercingétorix aurait pu obtenir de la Gaule entière ce sacrifice qui les aurait sauvés tous deux. Elle était prête à consacrer à la lutte tous ses sentiments et toutes ses ressources. Il y avait entre elle et son chef un merveilleux accord de pensées. César, dans ses Commentaires, abandonne un instant la froide concision de son style habituel pour admirer chez ses adversaires la force imprévue de l’élan national. Personne ne se souvenait plus de l’amitié du proconsul et des services qu’il avait rendus. En quelques semaines, le passé récent et ses hontes s’étaient oubliés, et toutes les autres impressions étaient effacées par le désir de combattre et la vertu du mot d’indépendance. On ne parlait plus que de refaire «les glorieuses guerres d’autrefois», et les Gaulois allaient à la liberté comme à une magnifique aventure. Ils n’eurent ces jours-là qu’un seul esprit et qu’une seule âme, et, comme les Grecs avant Salamine et Platées, ils s’aperçurent qu’ils pouvaient former une même patrie.

IX

De maladroites prudences et d’inquiètes jalousies enrayèrent cet élan et ruinèrent le plan de Vercingétorix.

Au lieu de s’entendre en quelques minutes sur le jour et le lieu où ils donneraient rendez-vous à toutes les forces de la Gaule, les fugitifs d’Alésia agirent avec une régularité de protocole. Ils convoquèrent le conseil général des chefs des cités, et celui-ci, réuni, délibéra sur le projet du roi. Ce qui signifiait que Vercingétorix n’était déjà plus le dictateur auquel on obéit, mais le général dont on étudie les plans.

Il y avait, parmi les chefs des cités, des hommes dévoués sans réserve à la liberté de la Gaule: l’arverne Vercassivellaun, cousin de Vercingétorix; Comm l’Atrébate; Sédulius, magistrat et chef de guerre des Lémoviques; Sur l’Éduen; Gutuatr le Carnute; et surtout, les plus audacieux et les plus persévérants de tous, l’Ande Dumnac, le Cadurque Lucter, le Sénon Drappès. Mais le conseil renferma sans doute aussi des hommes à double face, — face romaine et face gauloise, — comme les deux jeunes Éduens Viridomar et Éporédorix.

Des objections furent faites à la levée en masse. — Comment nourrir tous ces hommes? Comment se faire obéir d’eux? les chefs auraient peine à rallier les gens de leurs clans: pourrait-on combattre suivant la tradition, les soldats par tribus et par cités, rangés sous leurs étendards? — L’objection tirée des vivres était spécieuse: ce qui, en 57, avait empêché de maintenir la levée en masse de la Belgique, ce fut la difficulté de nourrir tant d’hommes. Mais il s’agissait, alors, d’une campagne longue et compliquée, et non pas, comme pour le salut d’Alésia, d’une marche de quelques jours et d’un assaut de quelques heures. — L’autre objection, si elle n’était pas dictée par le scrupule religieux du respect des enseignes, dissimulait peut-être quelque crainte politique. L’assemblée pensa sans doute que Vercingétorix allait vite en besogne, et que, si les Gaulois se mêlaient trop complètement pour le délivrer, ils ne distingueraient plus que lui comme chef au lendemain de la victoire.

Elle décida de lever une très forte armée, près de 300 000 hommes, six fois supérieure à celle de César. Elle crut que cela suffirait: mais il n’y avait même pas de quoi combler les deux millions de mètres cubes des tranchées romaines. Elle n’avait rien compris, sans doute, à la manière dont Vercingétorix entendait l’attaque, et les opérations devant Alésia allaient le montrer plus clairement encore.

Les chefs, toujours soucieux des convenances politiques, fixèrent eux-mêmes, suivant l’importance respective des nations, le contingent qu’elles devaient envoyer. Pour celles qui faisaient partie d’une ligue, comme les cités d’Armorique, les clientèles des Éduens et des Arvernes, on se borna à indiquer l’effectif que la confédération avait à fournir, et on laissa à ses chefs le soin de faire une répartition plus détaillée. Pour les autres, le chiffre fut arrêté à quelques centaines d’hommes près. — L’assemblée se sépara ensuite, et chaque chef revint dans sa cité pour mobiliser son contingent.

Il faut dire, à l’honneur de la Gaule, qu’aucun des peuples fédérés ne manqua au rendez-vous. On avait demandé 275 000 hommes[7]: on en eut 258 000, 8 000 cavaliers et 250 000 fantassins. Il n’y eut qu’une note discordante, mais qui caractérise bien le séparatisme habituel des cités gauloises; on devine qu’elle fut donnée par les Bellovaques, qui se battaient le plus possible, mais qui consentaient rarement à se battre en compagnie d’autres peuples. Ils refusèrent de se laisser taxer à dix mille hommes, affirmant qu’ils combattraient les Romains, mais sous les auspices et les ordres de leurs propres chefs; cependant, à la prière de Comm, qui était leur hôte, ils envoyèrent 2 000 hommes.