Il m’apparut concentré et farouche, avec le mal triste d’une chose inconnue enfoncée dans ses jours. Je n’osais l’interroger, sentant sur lui le poids lourd d’une peine. Il alla sur le seuil, aspira fortement l’air et ensuite revint nous offrir du miel et du pain qu’il cassait avec un marteau et qu’il mit tremper dans de l’eau.
— Tous les mois, dit-il, je vais au couvent des Pères à six lieues de marche d’ici. Je connais les dates par le calendrier. Les lunes et les mois y sont marqués. Je me figure que rien n’a changé depuis le temps où il réglait les heures de ma vie. Et, après tout, un jour n’est qu’un jour dans la durée du temps. Je porte aux bons Pères des herbes qu’ils distillent et ils me donnent en échange du pain, du sel, un peu d’élixir et les fruits qui ne mûrissent pas dans la forêt. Il ne m’en faut pas plus pour vivre.
Ses paroles souvent demeuraient mystérieuses pour moi. Il parlait moins simplement que le bonhomme Jean. Quelquefois il semblait se parler à lui-même d’une voix basse. Toi, chère Iule, tu prenais moins attention à ce qu’il disait qu’aux nourritures qu’il avançait sur la table. Le pain a beau être moisi, c’est toujours le pain : tu étais un peu gênée de le manger à la cuillère, tu ne t’étais servie jusqu’alors que de tes dents et de tes doigts. Mon Dieu ! qu’il y avait encore une fois de temps que le goût nous en était passé ! Il paraissait prendre plaisir à étudier sur nos visages la franchise de nos sensations. Je ne pus réprimer un rire sauvage quand, ayant froissé entre son pouce et son index des feuilles couleur d’amadou, il m’en donna ma part en disant que c’était du tabac qu’il avait planté près de la cabane. Si quelqu’un était venu heurter à notre hutte, nous n’aurions pu lui donner que les fruits âcres de la forêt. Sa pauvreté était riche à côté de notre dénûment.
— Père, lui dit Iule, par quel nom faut-il que nous t’appelions au loin si, venant vers toi, nous trouvons la maison vide ?
Ses yeux parurent interroger le petit portrait sous les fougères et il demeura un instant muet. Enfin remuant son front chevelu, il répondit :
— Je suis celui qui n’a plus de nom. Mais il me sera très doux que tu continues à m’appeler Père.
— Moi, autrefois j’étais Frilotte, fit-elle. A présent on m’appelle Iule.
— Frilotte… Petit Vieux…
Il riait doucement.
— Toi et lui cependant aviez un père, une mère.