Maggy vint donc dans notre maison et tout de suite elle se livra dans toute la sincérité libre de son amour. Elle me fit ainsi le don le plus précieux. Mais déjà, en ce temps, elle m’étonnait par son ignorance de tout ce que j’avais été habitué jusque-là à appeler la pudeur. Il n’y eut aucune réticence de sa part ; elle fit tomber un à un tous ses voiles : elle fut devant moi comme si, dans l’autrefois de sa vie, elle avait vécu en l’état d’antique nudité. Une petite sauvagesse sur ses lits de feuilles ne livre pas avec une plus téméraire chasteté le frisson de son flanc. Et ensuite elle continua de vivre dans les chambres comme un petit symbole, comme une image nue de l’innocence. Je vis ainsi que la femme est bien le péché vivant, au sens des théologies. La première femme initia le premier homme au péché, et cette gloire du péché la met au-dessus de tous les hommes, puisqu’il est la Nature, le secret divin de la vie. Et l’homme seul sait qu’elle est le péché.

Cependant Maggy ne me répéta jamais qu’elle était à moi pour la vie. Elle ne me le dit qu’une fois, et ce fut, en effet, pour la vie. Il y avait chez elle une étrange pudeur à dire des mots d’amour ; quand je la priais de me dire qu’elle m’aimait, elle se sentait nue et rougissait. Elle était comme une rose qui se défendrait d’exhaler son parfum.

Ainsi elle demeura toujours pour moi très franche et secrète, et peut-être elle ne se doutait pas qu’elle me cachait quelque chose. Elle n’avait pas à se défendre de moi. J’avais en elle une confiance aveugle et cette confiance-là seule est lucide, car elle regarde en dedans et ne se fie pas aux apparences. Mais il était dans sa nature d’être à demi obscure. Un instinct (venu de quels fonds de l’être, de quels servages lointains ?) avertit la femme de se réserver des coins d’ombre. Toutes sont mystérieuses et un peu dissimulées. Maggy avait des tiroirs où, puérilement, elle semblait serrer un peu de sa vie. Cependant elle m’était arrivée ignorante et vierge. Je crois qu’elle a toujours vécu plus au fond d’elle que moi-même.

Oui, il y a eu entre nous cette différence qu’elle s’ignorait vivre, et pourtant elle avait une vie profonde, elle vivait toute sa substance jusque dans les racines de son être. Maggy a des silences où peut-être elle me dit des choses que je ne comprends pas. Et ensuite elle sort de ces silences, elle a des folies de paroles que je comprends et qui ne disent plus rien. Elle parle alors comme si elle cessait de me dire quelque chose. Et elle m’est surtout cachée quand elle a l’air de m’avoir tout dit. Ses yeux aussi ne sont plus les mêmes : ils sont bien plus beaux pendant qu’elle se tait. Ils ont alors une lumière dormante, une lumière d’en dessous comme les étangs. La petite source tressaille au fond, le remous des algues, les fines chevelures de la vie. Il lui arrive, en ces moments, de rougir sans cause, une onde légère à ses tempes, le spasme délicieux du flot intérieur ; et elle seule sait ce que sa vie a pensé en elle ou plutôt c’est sa vie qui le sait et ne le dit pas. Elle ouvre la bouche comme si elle allait me dire quelque chose : « Ecoute, ami… » Je la regarde et elle continue : « Tu serais bien étonné si je te disais… » Et puis elle se met à rire ; je pense alors qu’elle-même ne savait pas ce qu’elle voulait me dire. Une secousse brève de la sensation, le bouillonnement léger de la source au fond et la surface ensuite s’est unifiée.

Pourtant l’âme ne monte pas en vain aux lèvres : Maggy, dans l’instant même, a eu quelque chose à me dire. Le grand courant a passé en elle, la vie profonde des races, de tous les êtres qu’elle continue. Et déjà il était trop tard, elle n’a pas pu dire la chose sacrée, la chose de vie. Puis-je douter, néanmoins, qu’elle fût en elle ?

C’est, d’ailleurs, une vraie enfant, ma Maggy, une enfant fantasque et très raisonnable, une rusée et ingénue petite femme, étrangement douée de personnalité brune. C’est une parcelle de la durée de la femme en qui toute la femme se résume, car l’homme n’est presque jamais qu’un homme, une forme accidentelle et localisée des séries ; mais la femme est bien le multiple aspect éternel de toute la féminéité.

O petite Maggy, je vois en toi des choses si loin ! Tu m’apparais toutes tes mères jusqu’à l’Eve nue, l’adorable femme sauvage qui livrait avec une impudeur délicieuse, dans les jeunes jardins du monde, ses seins pointus à la soif de l’époux. Elles furent des esclaves, des martyres, des reines, et tu aurais pu être une amazone, car je ne te connais que par tout ce que tu m’as laissé ignorer et ne sais pas toi-même. Tes colères sont d’une Sémiramis minuscule comme ton amour d’une petite reine de Saba, et cependant tu es venue dans la maison pour vivre aux côtés d’un pauvre raisonneur comme moi. Ni toi, ni moi, ne saurons jamais qui tu es, Maggy, et tu t’en iras avec le sceau de tes doigts sur tes lèvres, comme une qui a un secret. Et peut-être les femmes de plus tard, malgré l’émancipation et tout ce qui en fera des êtres plus conscients qu’à présent, ne se connaîtront pas davantage. Etant la vie, tu es aussi le mystère inconnu de toi et des autres comme l’origine des Forces, comme la raison de l’Univers.

Reste donc pour moi celle qui vient et qui est l’Amour et la Vie. Ne me dis plus comme hier encore : « Je voulais te dire une chose… » Et puis, tu m’as regardé, tu ne me l’as pas dite, tu ne pouvais pas la dire. Non, tais-toi, Maggy ; il arrivera ainsi un jour où peut-être je te comprendrai.

APRÈS-MIDI D’ÉTÉ

A Cyriel Buysse.