Je sais qu’elles pleurèrent des mêmes peines, je ne sais que cela, et jamais nous ne nous sommes rencontrés. Maintenant, je n’entends plus le friselis des feuilles, le crissement de la sauterelle sous l’herbe, comme une petite faux d’or fauchant du silence.

Mon âme a d’étranges nostalgies.

O cors, trompettes, voix venues du fond d’un songe ! Bruits puissants et doux où passent les âges ! Choses d’éternité ! Alors sans doute je te connus, Toi qui immatériellement, depuis tant de jours, te meus en moi, Toi qui, tout à l’heure, fus sur le point d’être reconnue par mes yeux et dont mes yeux ensuite se détournèrent ! Fantôme ! Esprit ! Nous étions la petite tribu qui en chantant s’en allait sous les futaies. Tu marchais en avant des autres, et je t’ai appelée, et tu n’es pas venue ! Maintenant, une amère soif d’amour me fait mal délicieusement. Quelquefois le vent se tait et puis de nouveau il se cuivre de voix lointaines, étouffées, échos des vies innombrables, palpitation mystérieuse des bois !

Tout ce qu’une musique d’une après-midi de lourd été contient de regrets, de langueurs et de désirs ! La vague intérieure, l’immense flot de la vie se soulève du poids d’une mer captive et retombe. On croit qu’on va connaître enfin l’ignoré de soi, qui sera la délivrance. On est dans un jardin, sous des arbres étouffants, et il y a une fontaine où l’on voudrait boire ; mais l’eau est tarie. On se sent mourir de toujours inutilement espérer et vivre. Cependant on espère. Spasme infini de tout le tourment d’être près de savoir et de s’ignorer ! Et la vie peut-être n’est que ces accords voilés d’une musique très loin et qu’un souffle de vent apporte et disperse !

Encore une fois, la petite faux d’or fauche le silence, et là-bas j’entends marcher aux plaines les moissonneurs. L’âme profonde des cuivres ne s’est plus gonflée dans le vent. O vertige bref d’avoir espéré ta venue, Toi qui te mouvais en ma vie intérieure et n’es pas apparue ! Je te ferai un lit de fleurs où tu reposeras les yeux fermés, tes chers yeux divins dont vainement j’attendis un regard. Et je continuerai ensuite mon chemin, passant solitaire des routes sans fontaines et sans arbres. Je ne t’aurai pas connue.

O voici qu’un long cri vermeil déchire l’air par-dessus le bois comme une agonie blessée, comme le signe d’une résurrection… Et il ne finit pas, il se prolonge comme la douleur d’un monde qui s’éteint, comme la joie d’un monde qui naît. Il s’enfle de toute la joie immense d’une âme qui, tout à l’heure, était enchaînée et salue la Vie. Moi aussi, je veux vivre une éternité de jours et de joie. Apparais, Toi qui n’es encore qu’une ombre et que pressentit mon amour ! Toi qu’à travers les âges je portai en moi ! Je suis celui qui s’avance sous la lumière de l’été.

Et dans la maison voisine, derrière le tremblement des feuillages, une fenêtre s’ouvre, une enfant vient jusqu’au bord et se penche sur le jardin… Elle me sourit avec des yeux clairs. Et je t’ai reconnue, Toi qui vins vers moi des confins de la Prédestination !

LES ROSES

A Eugène Montfort.

Quelqu’un a apporté, ce matin, un bouquet de roses et de grandes marguerites. Il parfumait mon cabinet, quand je suis entré. Il avait la fraîcheur des heures vierges de la vie. Et dans la maison, nul ne sait qui l’avait mis sur le banc, à l’entrée du jardin.