Elle ne sut pas s’il lui parlait de son silence ou d’une autre chose à laquelle tous deux avaient pensé.

C’était presque un ami d’enfance pour lui ; ils s’étaient longtemps perdus de vue, et puis une rencontre, les mains qui se tendent, l’effusion des souvenirs. Il avait pris sa place au foyer, accueilli comme un frère. Il s’était mis à aimer l’enfant, illusionné lui-même d’un leurre charmant de famille, dans l’ennui découragé d’une vie qui avait eu ses mécomptes. Et petit à petit, à mesure que le mal le minait davantage, la consomption des êtres voués à un travail qui dépasse les forces, le mari avait cru remarquer qu’une nuance de sentiment plus tendre, plus ému que l’amitié était née dans ces âmes si voisines de la sienne. Jamais cependant il n’avait douté de leur probité ; il les croyait purs tous deux dans cette attirance secrète qui seulement leur donnait la tristesse de ne pouvoir s’appartenir.

Quelquefois leurs voix dans le crépuscule baissaient, n’étaient plus que des voix sans couleur dans la clarté éteinte des heures, comme leurs visages. Il eut la pensée qu’ils étaient malheureux et souffraient pour lui. Sa vie déclina encore ; il se perçut une ombre à côté d’eux qui étaient la vie et pourtant, de peur de trop lui faire sentir leur présence, glissaient autour de lui d’un pas d’ombres.

Il souffrit dans l’amour qu’il leur portait, dans ses plus profondes fibres ; il n’aurait point autant souffert d’être malheureux lui-même. Tout sentiment mauvais fut abaissé ; il monta une lumière très haute et fine, comme aux soirs de l’été la lumière plus belle du regret de devoir mourir. Sa sensibilité s’était exaltée ; il ne démêlait plus leur vie de la sienne, toutes trois mêlées, celle qui s’en allait et les deux autres qui peut-être ensuite s’accompliraient. Et des idées, des choses subtiles et encore indécises flottèrent. Il se tourmenta de les faire attendre, de leur faire mal aux sources délicieuses de leur soif, comme des voyageurs altérés qui s’affligent de voir se reculer les fontaines. Il y eut des jours où il sentit venir la tentation sublime, où d’un cœur héroïque il fut si près de la mort qu’enfin ils allaient être libérés. Et puis l’humaine défaillance le reprenait, l’enfant qu’il faudrait trop tôt quitter, l’amère douceur de languir encore un peu de temps auprès de leurs soins attendris et de n’être pas encore une mémoire qui pâlit, un reflet qui s’efface aux miroirs.

Rien qu’un pas à faire, une marche à descendre de l’obscur escalier et il se retenait aux pierres, il enfonçait ses ongles dans le mur, attardé par les beautés suprêmes de la vie. Cependant il n’était plus vivant déjà ; à leurs regards qui se détachaient de lui, il se sentait glisser hors des jours, tout faible et évanoui sur la frontière. Il lui sembla qu’ils le poussaient ; il trembla qu’ils désirassent sa mort ; il eût voulu leur épargner le reproche de ne s’être pas désirés jusqu’au bout.

Après des mois, un soir de clarté revenue, il se retrouva à sa fenêtre, dans le frisson vernal. Il y avait de petits enfants dans le square, il y avait de légères feuillées aux arbres, tout était promesses d’amour et d’avenir. Un pas glissa sur les tapis, il sentit un souffle et vit devant lui l’amie aux mains courageuses, aux mains comme des baumes, mais plus pâle, dépouillée des roses de sa chair autrefois si claire. Quelqu’un marchait derrière elle doucement, un visage de silence, aux lèvres scellées et froides ; et il reconnut le compagnon patient qui n’avait pas désespéré de sa mort.

Comme on entre ouvrir les rideaux dans une chambre longtemps close ou les fermer sur un départ, ils s’avancèrent. Ils lui sourirent d’un effort las, immense. « Ils n’ont point failli », pensa-t-il. Il eut une joie infinie ; et tous trois restèrent un instant sans parler dans l’heure charmante et lourde. Il la sentit fuir avec la lumière, avec l’ombre qui montait de la terre. Bientôt elle s’en irait tout à fait, elle retournerait se fondre dans la durée obscure. Et il lui sembla qu’il avait une chose à dire, entre leurs trois cœurs rapprochés, une chose terrible et adorable pour laquelle une pareille heure ne reviendrait plus. Ses lèvres s’agitèrent, il crut qu’il allait mourir dans le sacrifice. A peine, dans le flot maintenant rapide de la nuit, il voyait encore leurs visages ; toute la lumière parut s’être attardée sur le sien. Il leur prit à chacun la main et les attira près de lui. Un souffle passa, il leur dit :

— Ami, je la remets à ton amour. Et toi, amie, aime-le comme tu m’aimas. Je m’en vais heureux, j’ai le sentiment de vous rendre heureux tous les deux vous-mêmes.

Il n’y eut plus ensuite que ce murmure :

— Cela vaut mieux ainsi.