Eh bien, il faudra changer ce vieux conte. Quelqu’un frappe. Est-ce le vent ? est-ce la pluie ?… Je suis l’Amour… N’entre pas, il y a trop longtemps que je n’attends plus. Mensonge ! mensonge ! Mon cœur est toujours le même cœur ardent et jeune. Entre, Amour ! maintenant tu ne partiras plus !
Alors, ma vieille folie arrange ainsi les choses. Je suis près de Dea : je tiens ses mains dans les miennes. La lampe brûle clairement sur la table, et le portrait du père nous regarde avec des yeux bienveillants. Tout est mystère autour de nous comme nous pour nous-mêmes. Et la bonne Dame aux cheveux d’argent, qui fut autrefois si belle, lentement remue les doigts sur un ouvrage qu’on ne voit pas, comme si elle tissait de l’ombre. Son sourire m’encourage. « Mes enfants ne vous gênez pas. Je suis un peu sourde, vous savez… Je n’entends que ce que je veux entendre. Il y eut un temps où, à moi aussi, celui qui est là dans son cadre, chuchotait de tendres aveux. » Et, ce soir-là, j’ai apporté l’anneau, je le passe au doigt de Dea. Je lui dis très bas : « Dea ! il y a des milliers d’ans, un jeune homme est venu, pour la première fois, vers une jeune fille. C’était au matin du monde et l’humanité est toujours ce même jeune homme et cette même jeune fille comme toi et moi à présent. »
Mon Dieu ! que cela était doux à dire ! Je lui parlais ainsi, moi, un homme qui déjà avait dépassé le temps de la vie moyenne. Mon sang sauvage bouillait de sentir les genoux de l’enfant près des miens.
Dea ! ne viendras-tu jamais me faire signe derrière le rideau ?
Et puis des jours encore ont coulé, je ne sais plus combien de jours. Le lilas s’est guirlandé de feuilles vertes ; ses touffes bleues ont fleuri la crête du mur. Les soirs maintenant sont pleins de tièdes odeurs délicieuses. Est-ce à cause du petit nuage qui monte à mes yeux ? Quand je passe, il me semble qu’une main inquiètement soulève le rideau. Les vitres ont la beauté humide et brillante d’un regard qui me suit jusqu’au bout de la plaine.
O vie ! vie des sèves et des substances ! Vie qui fais lever les seins des vierges et tourmentes le flanc des mâles ! Vie qu’avec mes mains j’écrase dans ma poitrine pour en étouffer les battements et qui, à gros bouillons rouges comme un jeune vin, ruisselles de moi ! Vie qui éternellement rajeunis le cœur des vieux chênes dans la forêt ! J’ai traversé de nouveau la plaine. Je veux être ce jeune homme timide et téméraire qui franchissait le seuil et disait à Dea les paroles d’amour.
Dea ! Dea ! je suis le vieil hiver qui a déposé sa toison d’ours et bondit à présent avec le pas du jeune printemps par les chemins. Voici la petite maison, et voici les vitres claires. Je monterai les degrés du seuil, je frapperai à la porte. Mon cœur, mon cœur orageux et enfant, je le laisserai rouler très faiblement de mes mains comme une chose lourde et fragile sur laquelle, avec tes petits pieds blancs, tu marcheras. Et Dea est là, avec ses doigts délicats au rideau, petite ombre si pâle qui me regarde venir. Je ne sais pas si elle pleure ou si elle me sourit. Je sais seulement qu’elle est là, qu’elle fut toujours là comme ma vie même.
Et encore une fois, je suis passé sous la fenêtre. Il n’y avait pourtant que trois petites marches à monter, rien que trois petites marches. La première était le passé, la seconde était le présent, et voilà, à la troisième, j’aurais vu s’ouvrir les jours espérés. J’aurais été au cœur même de la maison de ma vie.
Mais il est trop tard. Vois-tu, Dea, un homme à mon âge est malgré tout un vieil homme, et tu n’es plus toi-même une jeune fille. Vie effrayante qui aboie en moi comme un chien ! tire sur ta chaîne. Une petite main jamais, jamais ne viendra te délivrer.
Maintenant, il faut arranger ainsi ce conte charmant avec lequel fut bercée l’ancienne humanité. Quelqu’un frappe à la porte. Es-tu le vent ? Es-tu l’Amour ? Je suis la Mort. Alors, entre, car ma vie est partie là-bas ; il n’y a plus que toi qui pouvais venir encore.